Reconfigurations politiques et intégration latino-américaine

Table des matières: 
Études marxistes no. 107
Auteur: 
Sergio De Zubiria Samper

Dans un contexte international d’épuisement du néolibéralisme, de difficultés au sein de l’impérialisme et de vulnérabilité des classes dominantes, l’environnement politique latino-américain s’est transformé en théâtre important pour la lutte sociale, la reconfiguration du domaine politique et des perspectives de la gauche sur le plan mondial. La scène régionale s’est modifiée de façon significative au début du 21e siècle et de nombreuses expériences sociales ont remplacé l’uniformité « néoconservatrice » de la fin du 20e. On peut considérer la région comme une des plus dynamiques de la politique mondiale. Bien que tous les processus sociopolitiques latino-américains soient en cours et qu’aucun ne puisse être considéré comme achevé, nous constatons des changements démocratiques importants comme des révolutions populaires profondes contre le néolibéralisme (Bolivie, Équateur, Venezuela, Argentine), certaines tendances à se démarquer de la tutelle traditionnelle de la domination nord-américaine, l’accentuation des contradictions entre les intérêts géopolitiques nord-américains et les intérêts des peuples et gouvernements de gauche latino-américains. Nous vivons une nouvelle période dans les processus d’unité et d’intégration du continent.

Une caractéristique importante du processus politique latino-américain est la présence constante de la lutte sociale dans des formes très diverses : la révolte, le soulèvement, la mobilisation, la rébellion et la révolution. La combativité des mouvements populaires n’a même pas faibli dans les périodes de grande confusion de la dernière crise du socialisme européen, même s’il y a pu y avoir des périodes de crise idéologique qui les ont mis sur la défensive. Mais à partir de l’insurrection zapatiste au Chiapas en 1994, un autre cycle de résistance et de lutte populaire latino-américaines a commencé. Depuis le début du 21e siècle, l’Amérique latine et les Caraïbes sont devenues un centre déterminant de la résistance à l’impérialisme, au néolibéralisme et à l’autoritarisme, qui se manifeste par des rébellions et des soulèvements massifs à caractère populaire. Les constantes de ces révoltes populaires sont le rejet des conséquences sociales du néolibéralisme, de l’impérialisme et de l’autoritarisme ; elles sont passées de manière générale des revendications immédiates aux luttes clairement politiques. En Bolivie, la « guerre de l’eau » (2000) et la « guerre du gaz » (2003) ont ralenti les processus de privatisation des ressources en eau et hydrocarbures. En Équateur, trois présidents ont été destitués par la force du soulèvement populaire. Au Venezuela, le processus bolivarien a été inauguré avec le caracazo (1989) et le soulèvement militaire (1992). L’explosion sociale en Argentine (2001) a entraîné le départ du président néolibéral De La Rúa.

Avec les facteurs subjectifs historiques de la révolution sociale, les travailleurs de la ville et de la campagne et  des cycles complexes de flux et de reflux, l’existence en Amérique latine d’une grande variété de protagonistes populaires s’est renforcée. En ressort une nouvelle génération de travailleurs précaires, les indigènes, les paysans, ceux qui travaillent au noir, les étudiants et les femmes, entre autres. La résistance latino-américaine a démontré que les processus de restructuration du travail ne suppriment pas la réponse des opprimés. Dans les grandes révoltes, ce ne sont pas seulement les opprimés expulsés du travail et du marché qui agissent, mais aussi ceux qui sont exploités dans les centres névralgiques de l’économie capitaliste. Les avancées politiques des femmes se sont formalisées dans le cadre de rencontres internationales comme la Conférence de Beijing, la Conférence de Belém do Para, l’approbation de la CEDAW (conférence sur l’élimination de toutes les formes de discrimination contre les femmes), qui ont tenté de trouver des pistes pour la garantie et la reconnaissance des luttes des femmes.

La complexité et la difficulté des rapports entre les mouvements populaires et les partis politiques de gauche en Amérique latine se caractérisent par la convergence de plusieurs facteurs qui empêchent des relations fluides. Plusieurs éléments peuvent en ressortir : la diversité et l’hétérogénéité des mouvements populaires ; l’organisation centrée sur un axe unique ou principal de certains mouvements populaires ; la capacité réduite des partis politiques de gauche à obtenir de la bourgeoisie des concessions concrètes ; le rejet de la « politique » induit par les centres de domination impérialistes pour obtenir la division du sujet social révolutionnaire ; l’instrumentalisation du mouvement pour des objectifs à court terme des partis ; l’éloignement de certains secteurs de gauche de leurs propres bases sociales ; et ceci n’est pas une liste exhaustive. Au milieu de ces difficultés, on a pu profiter en Amérique latine de périodes importantes de mise en relation des partis politiques avec le mouvement populaire, comme le parti des travailleurs du Brésil, le Frente Amplio en Uruguay, le front Farabundo Marti au Salvador, le front sandiniste au Nicaragua et le parti de la révolution démocratique au Mexique, entre autres.

Parallèlement à certains indices de changements démocratiques dans la région, des tendances opposées font leur apparition et tentent de perpétuer la domination impérialiste et l’approfondissement du modèle néolibéral. En premier lieu, la stratégie d’assujettissement dans un but de domination continentale qualitativement supérieure, qui à partir des institutions comme l’OEA (Organisation des États américains), le TIAR (Traité interaméricain d’assistance réciproque), la Junta Interamericana de Defensa et la Banque interaméricaine du développement, a donné lieu au Sommet des Amériques, à des réunions ministérielles, selon les secteurs, pour émettre la « certification » des accords de commerce, l’assistance civile et militaire, des bases militaires, en faisant pression directement et indirectement. La présence de bases militaires dans la région est une preuve de la présence belliciste de l’impérialisme. Deuxièmement, instaurer un système de domination fondé sur l’intégration transnationale de rotation de capital, exclusivement pour les élites technocrates et les bolsones de l’économie (ressources naturelles, pétrole, manufacture, secteurs financiers, commerciaux et de services). Parmi ces projets, on trouve en tête l’ « alliance du Pacifique » avec le Mexique, le Panama, la Colombie et le Pérou. Troisièmement, inculquer des modèles technologiques et de consommation qui font la promotion d’une dépendance majeure du transfert technologique et culturel vis-à-vis des centres capitalistes du Nord. Quatrièmement, l’approfondissement de la crise intégrale occasionnée par l’incapacité des États latino-américains à respecter leurs fonctions de domination et d’intégration. Cinquièmement, les contradictions et les ambiguïtés des gouvernements nationalistes et de gauche, quand ils retombent dans le « possibilisme » conservateur (accepter les politiques néolibérales comme étant les seules possibles), dans l’assistanat et l’absence de modèles anti-néolibéraux.

Hétérogénéité et gauche au gouvernement

Le chemin électoral des partis et des mouvements politiques en Amérique latine et aux Caraïbes n’a pas été facile. Il n’existe que dans peu de pays une gauche possédant l’unité et la capacité électorale nécessaires. Les possibilités de gouvernement avec un programme clairement de gauche ont été réduites et la tendance nette à limiter la restructuration néolibérale n’a pas été évidente. Les victoires de Maduro, Mujica, Morales, Correa, Rousseff et Fernández ne veulent pas dire une tendance garantie de l’ascension de la gauche en Amérique latine. Il ne faut pas sous-estimer l’importance des espaces institutionnels conquis par la gauche, mais plutôt reconnaître que ces victoires ne sont pas en elles-mêmes une alternative. Elles ne peuvent pas se limiter au simple exercice du gouvernement et à la recherche d’un espace propre à la gauche au sein de la conception bourgeoise, sans perdre de vue les transformations révolutionnaires dans une perspective socialiste. Les alternatives politiques de la gauche latino-américaine devront s’inscrire dans une perspective anticapitaliste, même si en ce moment la gauche doit se battre sur le terrain de la réforme sociale face aux contre-réformes néolibérales.

Il existe différentes typologies concernant les gouvernements actuels d’Amérique latine, mais en règle générale, on peut établir l’existence de trois tendances : les néolibéraux (Mexique, Colombie, Chili, Panama), le centre gauche (Brésil, Argentine, Uruguay, Salvador) et les nationalistes radicaux ou populaires (Venezuela, Équateur, Bolivie, Nicaragua). La vague néolibérale dans le continent a été préparée par les dictatures militaires du cône sud pendant les années 70 (Chili, Uruguay, Paraguay, Argentine) et généralisée par des gouvernements constitutionnels depuis les années 80. Les gouvernements de centre gauche maintiennent une relation ambiguë avec l’impérialisme, ils défendent les intérêts des capitalistes, tolèrent les conquêtes démocratiques, mais entravent les revendications radicales populaires. Les gouvernements nationalistes promeuvent un cours économique étatique, maintiennent les conflits avec les États-Unis, rencontrant ainsi l’opposition des bourgeoisies nationales dans certains domaines tout en montrant un penchant pour une redistribution progressive des revenus. Le plus grand espace de liberté pour le mouvement populaire se trouve dans le pôle nationaliste radical. Un des traits communs aux trois types de gouvernement est le présidentialisme exacerbé, assez ancré dans l’histoire latino-américaine et sans doute une manifestation de la fragilité régnant dans tous les pays du capitalisme périphérique. Aucun des gouvernements mentionnés n’implique un trajectoire socialiste comme celui emprunté par Cuba dans les années 70.

La révolution cubaine représente la transformation anticapitaliste la plus importante de l’hémisphère. Elle a mis en marche le processus d’éradication de la misère et de l’exploitation de l’homme par l’homme. Ses conquêtes populaires en matière de santé, d’éducation et de travail ont démontré la possibilité d’améliorer la vie humaine grâce à la voie socialiste, et ce, malgré les conditions infâmes du blocus nord-américain. C’est la preuve que dans n’importe quel pays de la périphérie, l’anticapitalisme est réalisable et que les chemins menant à cette voie socialiste sont à notre portée. Cuba apporte également des leçons grâce à sa capacité d’autocritique des erreurs économiques et des maladresses dans le modèle politique. Les processus de réforme actuels du socialisme à Cuba ont une importance particulière concernant la recherche de la consolidation de la révolution, l’amélioration de la pratique économique, l’élévation des conditions de vie et le renforcement de la conscience socialiste.

Une conséquence importante des révoltes populaires, de l’épuisement du néolibéralisme, de la crise capitaliste et du tournant politique enregistré en Amérique latine est le retour de la discussion stratégique concernant la gauche latino-américaine. Les thèses socialistes et la préparation d’actions stratégiques font leur retour dans des secteurs importants de la gauche du continent. L’approche socialiste commence à gagner en présence dans les rues du Venezuela, de l’Équateur, de la Bolivie et de Cuba. Au sein de la population et des partis de gauche latino-américains se sont produits de grands débats et réflexions sur les problèmes de la relation entre réforme et révolution, ainsi que sur les caractéristiques du socialisme dans sa phase actuelle. Au milieu de toutes ces difficultés, le débat sur le « socialisme du 21e siècle » est la manifestation du retour aux discussions stratégiques dans l’Amérique latine actuelle. L’échec total de ce qu’on appelle la « troisième voie » et les métamorphoses sociales-démocrates font partie de ces symptômes. Postuler que le socialisme peut être initié actuellement conduit à défendre sans se cacher l’identité socialiste et communiste. Par contre, favoriser une phase de néo-développement entraîne l’hésitation dans la lutte contre le capitalisme. La discussion stratégique sur la révolution socialiste est une tâche théorique et pratique des communistes.

Intégration latino-américaine dans une perspective socialiste

Des aspects importants vers l’intégration latino-américaine se consolident dans une perspective socialiste. Les efforts réalisés par les pays de l’ALBA (Alternative bolivarienne pour les peuples de notre Amérique) se sont concrétisés par le biais d’institutions centrales pour la construction du rêve du libérateur Bolivar d’une intégration souveraine de l’Amérique latine et des Caraïbes comme l’UNASUR (Union des nations sud-américaines) et la CELAC (Communauté des États latino-américains et des Caraïbes). La gauche latino-américaine a réussi à construire depuis plus de vingt ans un espace de rencontre et d’action politique comme l’est le forum de São Paulo. La présence cubaine dans les lieux d’intégration est une condition impérative. Ces quatre institutions (ALBA, UNASUR, CELAC, Forum de São Paulo) représentent la plus grande avancée vers une intégration démocratique et souveraine. À l’origine, l’ALBA envisageait la nécessité d’une intégration depuis les peuples et la communauté, pas seulement depuis les États. Jusqu’à aujourd’hui le MERCOSUR et la CELAC n’ont jamais impliqué leurs peuples dans les décisions fondamentales.

La droite latino-américaine essaie de promouvoir exclusivement les desseins de l’Organisation mondiale du commerce, l’OMC, à travers des traités de libre-échange entre les pays et de soutenir l’Organisation des États américains (OEA) sur le point de disparaître. La proposition du gouvernement nord-américain de Bush d’une zone de libre-échange des Amériques (ALCA) a été violemment combattue dans la région. Pour assumer son état moribond, ils prétendent promouvoir les traités de libre-échange entre ces gouvernements qui obéissent encore aux desseins des États-Unis d’Amérique et du Canada.

Le camp populaire et la gauche doivent repenser la promesse encore inaccomplie et soi-disant « intenable » de Bolivar, Miranda, Bello et Marti. Il est possible que les idées bolivariennes sur l’unité de l’Amérique hispanique s’expriment le mieux dans la « Lettre de Jamaïque » (1815) et dans la convocation du Congrès de Panama (1826) où il affirme : « Je désire plus que tout autre voir se former en Amérique la plus grande nation du monde, moins pour son extension et sa richesse que pour sa liberté et sa gloire. […]  Puisqu’ils possèdent une origine, une langue, des coutumes et une religion, ils devraient par conséquent avoir un seul gouvernement qui représenterait les différents États qui doivent se former ; mais ce n’est pas possible à cause des climats lointains, de situations diverses, d’intérêts opposés, de caractères dissemblables, et cela divise l’Amérique. » Mais si l’unité politique de toute l’Amérique n’est pas possible, pour Bolivar il est « nécessaire que la nôtre soit une société de nations sœurs, séparées pour l’instant, mais souveraines, unies, fortes et puissantes pour résister aux agressions du Pouvoir étranger. Il est nécessaire d’insister tout de suite sur la nécessité de poser dès maintenant les bases d’une fédération ou d’une Assemblée plénipotentiaire qui donnerait une impulsion aux intérêts communs américains, qui empêcherait les discordes entre les peuples qui ont les mêmes coutumes et les mêmes aptitudes, susceptibles de provoquer les guerres funestes qui ont dévasté d’autres régions moins chanceuses. »

Les propositions du libérateur sont pertinentes : l’idée d’une américanité vise la possibilité de la solidarité continentale à travers un Pacte américain ; cette unité et cette solidarité continentales sont nécessaires pour faire face aux puissances étrangères et à nos propres difficultés ; ce pacte, en plus d’être politique, est fondé sur des traditions, des aptitudes et des cultures partagées ; les différences d’origine et de races perdront toute influence dans la fédération, afin d’aspirer à une véritable réforme sociale de notre Amérique, accomplie sous les auspices de la liberté et de la paix, qui grâce à la force de tous, aideront les pays qui subissent les assauts d’un ennemi externe ou des factions internes fanatiques.

Au-dessus des nuances entre Bolivar, Miranda, Bello et Marti, il existe une pensée commune, Notre Amérique, des fondements : la liberté et la justice, et une croyance partagée : l’amour de la culture. Les bases de cette intégration ou union américaine sont aussi partagées par les hauts personnages de la première indépendance. La première : le droit à la révolte politique pour obtenir la souveraineté des peuples. La deuxième : le désir inébranlable de justice sociale comme condition pour l’intégration américaine. La troisième : une tendance à l’unification qui ne peut inclure l’Amérique du Nord, car c’est une nation aux origines et aux prétentions différentes. La quatrième : un idéal de liberté et de démocratie totales. La cinquième : le respect sans limites de la diversité culturelle de l’Amérique qui possède un même processus historique, une même destinée et qui doit préserver sa richesse culturelle.

Les reconfigurations politiques dans notre région exigent une grande attention concernant les processus d’intégration, puisque la nature de ce processus d’intégration sera déterminante pour l’émancipation du continent. Certaines considérations doivent orienter l’activité de la gauche. La première consiste à rechercher des changements constitutionnels qui n’attribuent pas exclusivement au pouvoir exécutif la responsabilité des décisions en matière de politique extérieure, mais plutôt d’exiger des démocraties par le bas pour la prise de décisions concernant le type d’intégration. La deuxième est une attention particulière aux organismes supranationaux qui établissent des limites strictes à toute forme d’unilatéralisme. La troisième est de construire des projets régionaux ouverts qui parviennent à contrôler les déformations de l’étatisme autoritaire, vers un régionalisme doté d’un poids populaire et qui parte du peuple. La quatrième est le renforcement des formes d’intégration qui mettent un frein aux inégalités intrarégionales et renforcent l’unité au sein de la diversité. Le second sommet de la CELAC à La Havane en janvier 2014 a été un exemple pour le monde entier de respect de la diversité et de défense de la paix mondiale.

Sergio De Zubiria Samper est professeur associé dans le département de philosophie de l’Université des Andes à Bogotá, Colombie. Il est responsable des relations internationales du Parti communiste colombien.