Relancer l’économie européenne par la monnaie ?

Table des matières: 
Études marxistes no. 110
Auteur: 
Henri Houben

Le salut européen passerait-il par la planche à billets ? C’est ce que beaucoup dans les milieux dirigeants européens croient et espèrent. Le 22 janvier 2015, Mario Draghi1, président de la Banque centrale européenne (BCE)2, annonce un vaste programme de rachat, principalement des dettes gouvernementales auprès des banques et autres institutions monétaires. Immédiatement, les Bourses européennes reprennent de la couleur. Milan part à la hausse de 2,44 %, suivie de Paris qui monte de 1,52 %, Francfort de 1,32 % et Londres de 1,02 %3. L’intervention était attendue. Déjà, en septembre dernier, la BCE avait abaissé son taux directeur à son niveau le plus bas de sa courte histoire, à 0,05 %. C’est ce taux qui influe sur l’ensemble des taux pratiqués sur les crédits : moins il est élevé, moins les emprunts coûtent.

Mais, cette fois, l’ampleur dépasse les espérances des financiers. La BCE propose de racheter ces actifs publics détenus par les banques pour un montant de 60 milliards d’euros par mois, de mars 2015 à septembre 2016. À vos calculettes, cela fait 19 mois. Si le plan est totalement rempli, cela représente un montant de 1 140 milliards d’euros. Dans le milieu des affaires, on penchait pour une somme comprise entre 500 et 600 milliards d’euros4.

Seulement cela permettra-t-il à l’Europe de sortir enfin de la crise et de donner de l’emploi à une majorité de chômeurs ?

Banques commerciales et banques centrales

Pour celui qui ne jongle pas avec les marchés financiers et les institutions qui y agissent, il est souvent difficile de s’y retrouver dans la dénomination des acteurs. Nous n’allons pas tout expliquer, mais au moins la différence qui existe entre banque commerciale et banque centrale, qui est au cœur de notre article.

La spécificité de banque centrale n’est pas apparue dès l’origine, en tous les cas, pas dans tous ses détails. La première banque centrale ou considérée comme telle est la Banque d’Amsterdam, fondée en 1609. Suivent alors en 1668 la Banque de Suède5 et la plus importante, la Banque d’Angleterre en 1694. Cette dernière va progressivement établir les particularités d’une banque centrale.

Une banque centrale a plusieurs fonctions :

  • émettre la monnaie fiduciaire (billets et pièces) ;
  • établir le taux directeur qui va influer sur les autres taux d’intérêt pour les crédits ;
  • fixer les coefficients obligatoires de réserve des banques pour pouvoir fonctionner comme établissements de crédit (ces réserves servent normalement de garanties pour l’exercice de prêteur) ;
  • assurer la supervision des banques de dépôt ;
  • intervenir sur le marché des changes pour, éventuellement, fixer le cours de la monnaie ;
  • détenir les réserves de change du pays ;
  • intervenir comme prêteur en dernier ressort en cas de crise majeure du système financier.

Une autre banque, en particulier commerciale ou de dépôt, ne peut exercer ces missions. Celle-ci aura pour objectif principal de récolter les dépôts et d’accorder des prêts aux ménages, firmes et pouvoirs publics. En principe, la banque centrale ne peut pas se lancer dans ces opérations. Ses clients sont, quasi exclusivement, les banques commerciales ou autres établissements de crédit.

Enfin, une banque centrale n’est pas nécessairement publique. Elle l’est en Allemagne, en France et en Grande-Bretagne, mais pas en Belgique. En Belgique en effet, depuis les débuts en 1850, il s’agit d’une banque mixte : 50 % privée, 50 % publique. De même, le système de la Federal Reserve aux États-Unis est un réseau complexe de treize organismes géographiques représentant la totalité du pays, mais qui peuvent avoir des actionnaires privés. Ainsi, la Federal Reserve de New York, où se trouve la célèbre Bourse américaine de Wall Street, représente souvent les intérêts des grandes banques commerciales qui ont aidé à la constituer.

À l’origine, la création de banques centrales était une initiative privée, parce qu’il était nécessaire d’avoir une institution qui s’occupe de la gestion de la circulation monétaire, qui puisse avoir une vue sur le taux de change et qui assure des liquidités lorsque plus aucune autre banque ne voulait le faire. Mais, petit à petit, c’est devenu une nécessité pour les États. D’où le passage progressif dans le domaine public : la Banque d’Angleterre a été nationalisée en 1946.

Les méandres du « quantitative easing »

On appelle cette procédure monétaire du « quantitative easing » (QE), qu’on traduit en français par « assouplissement quantitatif ». Il s’agit pour une banque centrale de reprendre des actifs considérés comme peu liquides6, donc pas facilement négociables, détenus par les banques pour leur fournir en échange de la « monnaie » directement utilisable. Les autorités monétaires espèrent qu’avec cette politique les établissements de crédit vont employer cet argent disponible pour rencontrer les besoins de financement des entreprises et des ménages.

En réalité, cet instrument est utilisé comme dernier recours. En général, la banque centrale emploie son taux directeur pour favoriser ou restreindre le crédit. Mais celui-ci a été abaissé plusieurs fois : le 9 novembre 2011 à 1,25 %, puis le 14 décembre 2011 à 1 %, le 11 juillet 2012 à 0,75 %, le 8 mai 2013 à 0,5 %, le 13 novembre 2013 à 0,25 %, le 11 juin 2014 à 0,15 % et, enfin, le 10 septembre 2014 à 0,05 %. Difficile de descendre plus bas.

L’effet escompté n’a pas été obtenu. Le niveau d’investissement reste déprimé et les prêts aux firmes et aux particuliers ne s’envolent pas. Après les années de folie dépensière, les banques préfèrent une politique de sûreté et de crédits dont elles sont certaines de revoir la couleur. À ce sujet, une plaisanterie circule dans les milieux financiers sur leur stratégie : « Une banque est une institution qui vous prête un parapluie en période de beau temps et qui essaie de vous le retirer dès que le temps se gâte ». Bref, elles sont aux abonnés absents.

Dès lors, la banque centrale se voit forcée de pratiquer des politiques dites non conventionnelles, parce que non habituelles et controversées. Le QE en est une.

Cette méthode a été employée par la Banque du Japon entre 2001 et 2006 pour tenter de redresser une économie nationale en perte de vitesse depuis le début des années 90. Mais cela n’a pas été couronné de succès. En revanche, les États-Unis ont également employé ces méthodes à partir de novembre 2010, après avoir fixé le taux directeur à 0 % depuis décembre 2008. Les conséquences ont été plus favorables avec une certaine amélioration de la situation économique et une relative sortie de crise, alors que l’Europe s’y trouve toujours enfoncée. De même, la Banque d’Angleterre (qui n’est pas dans la zone euro) a pratiqué cette solution dès mars 2009 avec un certain succès.

La BCE espère rejoindre ces exemples positifs. Elle s’est déjà engagée dans ce programme en mai 2010. Normalement, la BCE n’a pas à racheter des dettes gouvernementales ou autres actifs douteux7. Ce n’est pas sa mission, qui est statutairement de lutter contre l’inflation pour la maintenir dans la zone euro à un niveau juste inférieur à 2 % par an. Mais la réalité économique tourne au vinaigre. Les pays du sud de l’Europe et l’Irlande ne peuvent plus continuer à emprunter sur les marchés financiers, parce que les taux d’intérêt qui y sont demandés sont devenus trop élevés8. Leurs banques sont souvent exsangues. Jean-Claude Trichet, le président de la BCE à l’époque, autorise alors les banques centrales qui constituent la BCE à acquérir des titres contre des liquidités. En décembre 2011, le calme et la croissance ne sont pas revenus. La BCE permet aux banques de s’approvisionner chez elle pour un terme de trois ans. En contrepartie, elles apportent des titres publics, qui sont des emprunts à long terme. C’est une innovation, car, en général, les prêts de la banque centrale aux établissements privés sont de courte durée. En février 2012, elle réitère cette offre. Environ 1 000 milliards d’euros sont ainsi mis à la disposition des banques par ces deux opérations. C’est sans doute une bouffée d’oxygène pour plusieurs d’entre elles, mais cela ne permet nullement une amélioration sensible de l’économie. D’où la nouvelle intervention récente de la BCE d’une envergure similaire.

Mais cette initiative ne fait pas l’unanimité au sein de la zone euro. Les principaux opposants à une telle politique sont les dirigeants allemands. La Bundesbank et son représentant au sein du conseil des gouverneurs critiquent fréquemment cette orientation. Leurs craintes résident principalement dans le fait qu’une telle création monétaire ou introduction de liquidités ne relance l’inflation, soit la hausse des prix.

C’est pourquoi Mario Draghi a précisé que les mesures ont été prises pour combattre la déflation, c’est-à-dire la baisse des prix entraînant celle de l’activité économique : « Toutes nos dispositions de politique monétaire ont pour but d’aider au rétablissement de la zone euro et de relever les taux d’inflation juste en dessous de la barre des 2 % »9. Comme le montre le graphique 1, il y a eu encore un peu d’inflation jusqu’en début 2013. Mais, depuis lors, les prix stagnent dangereusement et ont même chuté depuis décembre 2014.

Graphique 1. Inflation dans la zone euro, 2012-2015 (2005 = 100)

Inflation dans la zone euro, 2012-2015

Source : Eurostat.

Cette baisse est alimentée par la dégringolade des tarifs du baril de pétrole brut. Celui-ci valait encore 111 dollars le 30 juin 2014. Il passe le 19 janvier 2015 sous la barre des 50 dollars. Mais ce n’est pas le seul produit dont les prix se réduisent. Il en va de même pour l’alimentation hors boissons et pour les télécommunications.

C’est ce qui a inquiété la BCE. Peter Praet, membre du directoire de la BCE et son économiste en chef, explique : « Nous avons signalé le risque d’être pris au piège dans une économie 1 %, 1 % : 1 % d’inflation, 1 % de croissance. Cela créerait un cercle vicieux : si tout le monde révise ses attentes d’inflation et de croissance vers le bas, alors il y aura moins d’investissement et un surcroît de dettes10. » En d’autres termes, la crainte liée à la déflation est que les entreprises anticipent une baisse à la fois des prix et de la demande et qu’elles n’investissent donc pas dans ces conditions.

Au bord du gouffre

Le choix d’une telle politique indique que, contrairement à ce que les dirigeants européens racontent, la situation économique européenne est difficile. Le chômage tourne toujours autour de 10 % en moyenne dans l’Union européenne, soit 24 millions de personnes, avec des pointes à 26 % en Grèce et 23,4 % en Espagne11. Il est en baisse, mais très faiblement. La production n’a pas encore réellement repris. Le niveau actuel est en dessous de celui d’avant la crise. L’Union européenne est la seule grande région du monde à se trouver dans ce cas, comme le graphique 2 le présente en produit intérieur brut (PIB)12.

Graphique 2. PIB réel de l’Europe et des États-Unis, 2006-2014 (1er trimestre 2008 = 100)

PIB réel de l'Europe et des Etats-Unis, 2006-2014

Source : Eurostat, Quaterly National Accounts, Main GDP Components, http://ec.europa.eu/eurostat/data/database.

Notes : Les quinze pays de l’Union européenne sont ceux d’Europe occidentale : Allemagne, Autriche, Belgique, Danemark, Espagne, Finlande, France, Grande-Bretagne, Grèce, Irlande, Italie, Luxembourg, Pays-Bas, Portugal et Suède. Pour rappel, on met les deux économies en base 100 pour faciliter la comparaison entre elles, sinon nous aurions deux courbes à des niveaux différents. Le PIB réel est celui dont on a annihilé l’effet de la hausse des prix (l’inflation).

Les États-Unis et l’Europe subissent le choc de la crise en 2008 et 2009. Les deux se redressent de fin 2009 à 2011. Puis, le vieux continent plonge à nouveau et se redresse à peine durant la dernière période. Fin 2014, alors que l’UE se trouve à 2 % sous le niveau de début 2008, les États-Unis se situent 10 % au-dessus, la Suisse 9 % et le Japon vient de dépasser ce seuil.

À cela s’ajoute la déflation qui indique que les entreprises maintiennent les prix bas pour essayer de vendre quand même, sinon leurs capacités ne sont pas saturées, ce qui leur coûte cher. Elles n’y parviennent pas parce que les ménages et les firmes anticipent de nouvelles baisses de prix et donc attendent pour faire leurs emplettes et leurs investissements.

Certes, quelques secteurs se redressent. Ainsi, l’industrie automobile a vendu en 2014 plus de voitures que l’année précédente. Mais cela intervient après six années consécutives de baisse. Le marché a progressé de 5,4 %, mais après avoir chuté de plus de 23 %. Les constructeurs ne sont pas prêts d’installer de nouvelles usines, si ce n’est en périphérie de l’Europe.

Les investissements en berne

Ce qui peine à redémarrer d’ailleurs, ce sont surtout les investissements. Par rapport au niveau d’avant la crise, il s’agit du poste qui a perdu le plus. En effet, comme on le voit dans le graphique 3, la consommation des ménages (C) est restée stable durant toute la période. Les dépenses gouvernementales (G) ont progressé surtout en 2009 puis sont demeurées à ce stade jusqu’à aujourd’hui. Les exportations (X) sont reparties à la hausse, sous l’effet des politiques de compétitivité, entraînant les importations (M) dans leur sillage, mais à un rythme moindre. En revanche, les investissements (I) se sont effondrés et n’ont pas repris depuis lors.

Graphique 3. Évolution des postes composant le PIB réel de la zone euro par trimestre (1er trimestre 2008 = 100)

Evolution des postes composant le PIB réel de la zone euro par trimestre

Source : Eurostat.

Notes : C désigne la consommation des ménages, I les investissements, G les dépenses gouvernementales, X les exportations et M les importations. La relation entre ces composants est que le PIB est égal à la somme de la consommation privée, des investissements, des dépenses gouvernementales et de la balance commerciale (exportations moins importations). Ou PIB = C + I + G + (X − M).

En moyenne, avant la crise (2008), la consommation représente 55,4 % du PIB, les investissements 23,5 %, les dépenses gouvernementales 20 %, les exportations 38 % et les importations 37 %. En un an, de fin 2008 à fin 2009, les investissements ont perdu 20 %. Ensuite, il y a eu une petite reprise, mais relativement faible jusqu’à début 2011. Puis, ils diminuent à nouveau jusqu’au deuxième trimestre 2013. À ce moment, on est à 25 % sous le niveau d’avant la crise. Il n’y a pas de réelle récupération depuis lors.

Ce qui est remarquable (ou attristant), c’est que pratiquement tous les pays sont touchés, certes à des degrés divers. Le graphique 4 représente l’évolution de ce poste pour quelques économies symptomatiques : l’Allemagne, la Grèce, l’Espagne et l’Italie.

Graphique 4. Évolution de l’investissement trimestriel réel en Europe (1er trimestre 2008 = 100)

Evolution de l'investissement trimestriel réel en Europe

Source : Eurostat.

Nous avons choisi l’Union européenne à 15, soit celle de sa partie occidentale, qui nous préoccupe principalement. En moyenne, elle a baissé de plus de 17 % par rapport à son niveau de début 2008. Et cela concerne tous les pays, puisque l’Allemagne, après avoir rattrapé son seuil de 2008 au deuxième trimestre 2011, a connu une nouvelle baisse. Elle se situe actuellement à 10 % en dessous de son meilleur score (tout comme la France, qui n’est pas sur ce graphique). L’Espagne, elle, a suivi une dégringolade presque continue jusqu’à fin 2013. Elle se stabilise depuis lors à 33 % sous son résultat de 2008. L’Italie, elle, en est à 34 % sous ce palier (de même que le Portugal)13.

Mais que dire du cas de la Grèce qui a vécu une véritable descente aux enfers ? Au troisième trimestre 2014, elle avait perdu 69 % de son niveau de 2008 (et même 72 % par rapport à son stade le plus élevé, à savoir le troisième trimestre 2007). C’est un triste record. On peut comprendre qu’avec de tels chiffres (qui s’ajoutent à une autre performance peu reluisante, celle du taux de chômage à 26 ou 27 %), son économie soit réellement dévastée.

Le graphique 4 permet également de relativiser les déclarations de reprise économique qui jalonnent les discours des dirigeants européens, qu’ils soient de la Commission ou des États membres. D’abord, le point de départ est bas, parfois même d’une profondeur abyssale. Ensuite, il y a déjà eu, depuis 2008, quelques pétards qui se sont avérés finalement assez mouillés. La situation de l’UE ressemble à celle d’un conducteur qui tente de faire démarrer sa voiture après une nuit de froid glacial. Dans ce matin gelé, il actionne la clé, le moteur tourne un moment. Mais, au bout de quelques instants, il rend de nouveau l’âme. Difficile d’affirmer aujourd’hui que l’essai lancé par la BCE sera le bon.

Le gel des crédits

Le problème auquel fait face l’économie européenne est celui de l’attribution des prêts qui pourraient permettre une relance des investissements. Les banques, au cœur de ce système, sont devenues frileuses. D’une part, elles doivent se reconstituer des fonds propres, c’est-à-dire du capital accumulé en propre, avancé par elles-mêmes ou par leurs actionnaires, pour pouvoir continuer à accorder du crédit sur les marchés internationaux. Elles doivent disposer d’un ratio de 8 % de fonds propres par rapport au reste du bilan, de sorte à avoir un matelas « personnel » plus important en cas de retournement brutal de la conjoncture. D’autre part, elles sont échaudées par la crise des subprimes14 et mettent donc des conditions plus strictes pour l’octroi d’emprunts.

Les autorités monétaires essaient donc de débloquer la situation. Elles tentent d’injecter des liquidités qui vont atterrir dans un premier temps dans les banques commerciales avec l’espoir que celles-ci finiront par prêter aux entreprises et aux particuliers. Cela a fonctionné aux États-Unis et partiellement en Grande-Bretagne, dont le niveau des investissements est revenu à celui de début 2008 (juste inférieur à celui du début 2007, le plus élevé à ce jour dans le pays). Pourquoi pas en Europe ?

Le graphique 5 reprend l’accroissement trimestriel (ou la baisse) de la quantité de monnaie depuis 2006, en comparaison à celui du PIB réel.

Graphique 5. Évolution trimestrielle de la monnaie et du PIB réel dans la zone euro, 2006-2014 (en %)

Evolution trimestrielle de la monnaie et du PIB réel dans la zone euro, 2006-2014

Source : BCE et Eurostat.

Note : On utilise l’agrégat monétaire M3 (voir encadré sur les agrégats monétaires). La hausse ou la baisse (en %) se situent par rapport au trimestre précédent.

Déjà en 2006 et 2007, l’injection de monnaie supplémentaire est importante pour apporter une contribution au dynamisme économique. Avec la crise des subprimes, c’est insuffisant. Le PIB plonge dans sa plus grande récession depuis le krach de 1929. La quantité d’argent diminue en proportion. Puis, la production récupère avant de descendre de nouveau sous le seuil de 0 %. À partir de mai 2010, on voit que la BCE essaie de donner des impulsions monétaires. Sans succès. Depuis début 2014, cette politique est poursuivie de manière plus assidue, sans que le PIB réel ne suive. En janvier 2015, Mario Draghi et le Directoire ont décidé de lancer un nouveau grand coup. Comme il débute officiellement en mars, il est trop tôt pour savoir s’il aura des effets positifs sur la croissance.

Agrégats monétaires

La monnaie, qu’est-ce c’est ?

Pour beaucoup, la monnaie est ce qui se trouve dans leur portefeuille : des billets et des pièces avec lesquels ils peuvent acheter des biens et des services. On appelle cela la monnaie fiduciaire (de « fides » et « fiducia » en latin qui veulent dire « confiance »). Dans l’économie, celle-ci ne représente qu’environ 10 % de la masse monétaire (voire moins).

Mais, les gens le savent aussi, ils utilisent des chèques, des virements, des domiciliations, des cartes de crédit qui agissent sur leurs comptes courants ou même sur leurs comptes d’épargne. C’est ce qu’on appelle la monnaie scripturale. L’emploi des comptes à vue assure quelque 50 % de la masse monétaire.

En économie, on utilise des agrégats pour aborder la question de la monnaie et on les appelle très simplement M1, M2 et M3. Chacun de ces symboles représente une définition de plus en plus large de la monnaie. En effet, la masse monétaire mesure la quantité de monnaie dans un pays, une région ou une zone économique (comme la zone euro), c’est-à-dire tout ce qui peut servir de référent courant à un échange marchand. Mais cela peut être un billet, un compte à vue, un compte d’épargne ou encore d’autres instruments monétaires. Ainsi, M1 est compris dans M2, M2 dans M3.

L’agrégat M1 regroupe les pièces et billets en circulation, soit la monnaie fiduciaire, et l’argent disponible sur les comptes bancaires à vue. Cela se monte à l’heure actuelle à environ 6 000 milliards d’euros dans la zone euro.

L’agrégat M2 ajoute à M1 les dépôts à terme inférieurs ou égaux à deux ans et ceux assortis d’un préavis de remboursement inférieur ou égal à trois mois. Cela comprend la plupart des comptes et des livrets d’épargne, ainsi que les crédits à court terme. Dans la zone euro, cela (M2 sans M1) correspond à 3 700 milliards d’euros environ.

Enfin, l’agrégat M3 comprend M2 plus divers placements monétaires. Ce sont essentiellement des dépôts à terme d’une durée supérieure à deux ans et d’autres placements rapidement négociables émis par les banques ou autres institutions monétaires (caisses d’épargne…). Cette dernière partie représente quelque 700 milliards d’euros.

La Banque centrale européenne cible comme agrégat monétaire M3, soit pour la zone euro environ 10 000 milliards d’euros. En revanche, la Federal Reserve (la banque centrale américaine) vise plutôt l’indicateur M2 (environ 12 000 milliards de dollars).

Quand on parle d’émettre de la monnaie ou de faire tourner la planche à billets et, à l’inverse, de restreindre la masse monétaire, cela peut donc correspondre à des niveaux différents : M2 aux États-Unis et M3 en Europe.

Pour en savoir davantage, voir Henri Houben, « L’argent », Gresea Échos no 75, 3e trimestre 2013, http://www.gresea.be/spip.php?article1203.

Le graphique 6 montre l’évolution des crédits accordés aux particuliers et aux firmes depuis 2006, comparée à celle de la quantité de monnaie.

Graphique 6. Évolution comparée de l’agrégat monétaire et du crédit aux ménages et aux firmes dans la zone euro, 2006-2014 (4e trimestre 2008 = 100)

Evolution comparée de l'agrégat monétaire et du crédit aux ménages et aux firmes dans la zone euro, 2006-2014

Source : BCE et Eurostat.

Note : L’agrégat monétaire utilisé est M3 (voir encadré sur les agrégats monétaires).

Dans un premier temps, avant la crise qui a fait suite à la faillite de Lehman Brothers en septembre 200815, les trois courbes progressent, celle des prêts aux entreprises plus rapidement que celle des prêts aux ménages. Ensuite, le blocage est net. Le crédit personnel repart jusqu’au deuxième trimestre 2011, puis se stabilise à ce stade. En revanche, celui aux compagnies n’arrête pas de baisser, malgré l’injection monétaire continue de la BCE depuis mai 2010. Cela ne devrait pas conduire à l’optimisme.

En réalité, l’effet le plus positif en termes de relance économique est la réduction du cours de l’euro vis-à-vis du dollar. Nous avons repris son évolution depuis 2006 dans le graphique 7 pour ne pas nous limiter à une vue de court terme.

Graphique 7. Cours mensuel de l’euro en dollar, 2006-2015 (dollar pour un euro)

Cours mensuel de l'euro en dollar, 2006-2015

Source : Federal Reserve, Foreign Exchange Rates, Country Data, EMU member countries, http://www.federalreserve.gov/releases/h10/hist/dat00_eu.htm.

Note : Pour dresser cette courbe, nous avons repris le cours de chaque fin de mois.

L’euro se renchérit jusqu’en mars 2008, lorsque la crise sévit essentiellement aux ÉtatsUnis, manifestant une inquiétude des investisseurs pour ce pays. Il commence à chuter en juillet, lorsqu’il apparaît clairement que la récession ne se circonscrira pas à l’Amérique et que le vieux continent va entrer dans la tourmente également. À partir de là, il oscille entre 1,25 et 1,5 dollar par euro, en fonction des aléas conjoncturels. Depuis avril 2014, en revanche, c’est l’effondrement : il passe de 1,387 dollar par euro à 1,12 en février 201516. Soit une réduction d’environ 20 %.

Cette diminution améliore la situation d’exportateur de la zone euro : elle renchérit les importations, donc aura tendance à les limiter, d’autant plus que, par ailleurs, le prix du baril de pétrole brut, que la région doit de toute façon acquérir, se contracte ; elle dévalue les exportations, ce qui les rend plus attractives à l’étranger. Cela soulage quelque peu les pays du sud de l’Europe, surtout l’Espagne qui a engagé le projet de vendre de plus en plus en Amérique latine, surtout au Brésil.

En même temps, c’est un effet d’aubaine pour l’Allemagne, qui a déjà battu tous les records d’excédent commercial en 2014 : 217 milliards d’euros17. De quoi mettre un peu de baume au cœur à ceux qui sont opposés à une telle politique monétaire. Les experts du ministère allemand des Finances ont calculé que la combinaison d’un euro faible et des prix pétroliers bas accroîtrait le surplus commercial de 0,5 %18.

En revanche, cela ne va pas améliorer les relations à l’intérieur de l’UE, puisque Berlin ne va pas investir ces capitaux supplémentaires dans les nations qui en ont le plus besoin. D’un autre côté, la baisse de l’euro défavorise les placements en dehors de la zone monétaire, puisque les euros dépensés devront être convertis dans une quantité moindre de devises étrangères et, à un certain moment, il devient plus intéressant d’exporter qu’investir à l’étranger. Pas sûr dès lors que cette situation soit durable. L’Allemagne et les autres pays qui dégagent des excédents commerciaux vont sans doute vouloir revenir rapidement à une politique de l’euro fort.

Pour l’instant, le gouvernement d’Angela Merkel critique en privé les orientations de la BCE et le représentant de la Bundesbank, présent lors des discussions sur la politique monétaire, semble voter systématiquement contre. Mais il fait profil bas, car les critiques contre la domination germanique fusent de partout. Même l’ancien président de la Commission Romano Prodi s’y est mis : « En Allemagne, les sentiments populistes et nationalistes sont couverts par Merkel. Mais, ces dernières années, à Bruxelles, un seul pays a fixé les orientations ; l’Allemagne a même jugé bon de donner aux autres des leçons de morale inacceptables19. »

Enfin, une telle baisse de l’euro relance la concurrence entre monnaies, alors qu’au cours des sommets du G20, soit les 20 pays ou entités les plus importants du monde20, il a été dit et répété par tous les participants qu’il n’était pas question d’y recourir. Que vont faire les autres États ? Vont-ils sans broncher regarder l’Allemagne battre des records d’excédent commercial ? Si chaque nation essaie de diminuer la valeur de sa devise pour rendre ses exportations plus compétitives, il y aura une spirale sans fin qui ébranlera à la fois le système monétaire international et l’économie mondiale. C’est ce qui s’est passé dans les années 30 et cela s’est mal terminé.

Un plan à 300 milliards

La BCE sait qu’elle joue sa dernière carte. Après avoir réduit son taux directeur à quasi rien, après avoir injecté des quantités de monnaie dans l’économie européenne pour tenter de la relancer, elle n’a plus beaucoup d’autres moyens. Et, comme nous l’avons montré ci-dessus, rien n’est joué. Les banques vont-elles utiliser ces liquidités pour augmenter leurs crédits aux ménages et aux entreprises ? Ceux-ci vont-ils réellement investir ? Plusieurs paramètres ne sont pas dans les mains des autorités monétaires.

Lors de la présentation de son programme de rachats, Mario Draghi a précisé : « Ce que la politique monétaire peut faire, c’est créer les bases pour la croissance, mais pour que la croissance s’affermisse, il faut de l’investissement. […] Nous avons besoin d’actions des gouvernements et nous avons besoin aussi de l’action de la Commission, à la fois en supervisant les politiques budgétaires des États et en appliquant son plan d’investissement, lancé par le président de la Commission. Il était le bienvenu à l’époque. Maintenant il doit être mis en œuvre le plus rapidement possible21. »

Cette initiative, intitulée plan Juncker, devrait rapporter 315 milliards d’euros à l’investissement. Le plan est de créer une nouvelle institution, le Fonds européen pour les investissements stratégiques (FEIS), dépendant de la Banque européenne d’investissement (BEI)22. Ce fonds recueillerait des capitaux publics et privés pour apporter une mise initiale d’appoint à un projet novateur. L’idée est que si les pouvoirs publics sélectionnent des projets, cela peut inciter d’autres partenaires à y mettre des fonds, ce qui constituerait un coefficient multiplicateur.

Le FEIS est doté au départ de 16 milliards d’euros apportés par l’UE et de 5 milliards par la BEI. D’ores et déjà, l’Allemagne, la France et l’Italie ont décidé d’y placer chacune 8 milliards et l’Espagne 1,5 milliard, à travers leurs banques nationales de développement ou d’investissement. Un comité d’experts indépendants est chargé de choisir, parmi plus d’un millier d’ébauches déjà déposées, les projets qui auront le mérite d’être soutenus financièrement. La Commission espère ainsi réunir, à partir d’une mise initiale de 21 milliards d’euros (ceux de l’UE et de la BEI), 315 milliards, soit un montant multiplié par 15. Pour l’instant, ce plan est encore en partie inachevé et certains éléments ne sont pas encore mis en œuvre. Cela devrait être résolu pour juin 2015 et le programme pourrait être complètement approuvé lors de ce sommet européen.

En revanche, plus problématique est le montage financier nécessaire à son application. Il est fondé sur deux hypothèses. La première est qu’il est impossible de demander aux pouvoirs publics d’assurer l’apport total des capitaux, vu l’état des finances publiques des pays membres et le faible budget dont dispose l’UE23. La seconde est le coefficient multiplicateur de 15 retenu, basé sur l’expérience dont bénéficie la BEI24. Mais il s’agit d’un calcul théorique et la Commission espère qu’il se reproduira, sans certitude.

Enfin, une certaine bataille s’engage entre les États pour recevoir cette priorité et ces fonds. Paris a déjà avancé plusieurs projets qu’il voudrait voir approuvés. Chacun s’attend à ce que, s’il met lui-même une contribution, il en reçoive les fruits. Il est clair qu’une telle orientation va favoriser les nations les mieux dotées et celles qui sont déjà dans le besoin recevront peu. L’écart entre pays riches et plus pauvres risque d’augmenter, alors que ce fossé est déjà à l’origine de l’écartèlement qui sévit dans l’UE et la zone euro.

De nouveau, comme dans le cas de l’injection monétaire, il est impossible à ce jour de savoir si cela va fonctionner ou si cela sera, une nouvelle fois, un coup dans l’eau. L’optimisme est, pour le moins, prématuré.

L’absurdité des plans de rigueur

L’incertitude des initiatives européennes tranche avec la réalité vécue par les citoyens, salariés, travailleurs indépendants, chômeurs, pensionnés… Les autorités communautaires et des États membres ont adopté des politiques proches de celles des premières années de crise après le krach de 1929 : des plans d’austérité pour faire payer par la population ce que les entreprises avaient perdu comme profit dans la récession. Et la population belge a droit à une ponction supplémentaire, avec le saut d’index inutile, absurde et inique.

L’explication du fait que l’UE est la dernière région mondiale à ne pas avoir récupéré les niveaux d’avant crise tient à ces mesures d’ajustement budgétaire, menées avec autant de rigueur que d’aveuglement. Durant cette crise, aucune entité internationale n’a conduit sa population à la pauvreté avec autant de détermination que l’Union européenne. La question est : pourquoi ?

Si le problème est l’investissement, comme les responsables européens l’ont noté et comme les différents graphiques le montrent, il faudrait savoir ce qui entrave la mise en œuvre de nouveaux projets. On serait bien amené à se rendre compte que, si on déprécie le pouvoir d’achat des gens à travers des programmes budgétaires drastiques, on supprime une partie de la demande et donc un moteur à la restauration de l’investissement.

Si le privé fait défaut dans ces initiatives qui peuvent relancer l’économie, pourquoi ne pas faire appel aux pouvoirs publics, au lieu de leur faire appliquer stupidement des règles non agréées par la plupart des économistes ? Pourquoi ne pas financer ces plans par ceux qui en ont les moyens, qui durant trente ans ont accumulé des richesses à une vitesse de plus en plus effrénée, engendrant ou contribuant à engendrer la crise actuelle ?

Si les banques privées deviennent frileuses dans les prêts nécessaires à la reprise, parce qu’elles veulent reconstituer avant tout leurs marges bénéficiaires, pourquoi ne pas les avoir nationalisées, ne pas en avoir pris le contrôle au nom de la collectivité et ne pas les avoir transformées pour les réorienter vers leur métier d’origine, les crédits non sophistiqués aux firmes et aux ménages ? Lors de leur sauvetage précipité en 2008 et 2009, elles ont été bien contentes que l’État fournisse les fonds supplémentaires. Mais, en échange, celui-ci n’a pas demandé, ou très peu, de contreparties. Et aujourd’hui, ce sont les citoyens que l’on saigne, alors que les nantis ont pu reprendre leur train de vie d’antan.

En fait, les dirigeants européens essaient ces plans incertains et parfois risqués parce qu’ils s’interdisent des dispositions beaucoup plus simples et efficaces (du moins à court terme) : augmenter le pouvoir d’achat des gens, relancer l’initiative publique, taxer ceux qui en ont les moyens, prendre le contrôle des secteurs stratégiques comme la finance… Il est symptomatique de relever que des mesures keynésiennes25 de ce type sont totalement proscrites dans l’UE.

La manière dont ces autorités veulent casser dans l’œuf l’expérience grecque plus démocratique est très révélatrice. Voilà un pays qui a subi, plus que bien d’autres, les affres de la crise : un PIB réduit d’un quart, un taux de chômage officiel estimé à 26 ou 27 %, des niveaux d’investissements détruits aux deux tiers, des services publics anéantis, des soins de santé qui ne sont plus considérés comme un droit, un pourcentage de gens qui se trouvent dans la pauvreté ou à son seuil atteignant 35,7 % en 2013 (contre 27,6 % en 2009)26, des jeunes qui émigrent par milliers…

Les plans d’austérité successifs ont, un peu plus chaque fois, entraîné cette nation et sa population vers davantage de misère et de désarroi. Si bien que les électeurs ont décidé de porter une autre coalition au pouvoir. Le 26 janvier 2015, Alexis Tsipras, leader de Syriza, est devenu Premier ministre et a voulu conduire une nouvelle politique, plus keynésienne.

Ainsi, lors de la présentation de son projet gouvernemental au parlement grec, il promet notamment de rétablir le salaire minimum à son ancien niveau de 751 euros par mois pour 201627. Il veut mener une réforme fiscale progressive, pas de relèvement de l’âge légal de la pension, le maintien indéfectible de la sécurité sociale. Il entend introduire un certain contrôle sur les banques en Grèce, surtout celles sauvées grâce à de l’argent public. Il propose un programme d’investissements publics « dont les dépenses seront exemptées du calcul du déficit public, selon les réclamations de la France et de l’Italie ». Il tient à interrompre les privatisations et les ventes à l’étranger qui bradent le patrimoine national. Il veut restaurer l’ERT, radiotélévision publique fermée d’autorité par l’ancien gouvernement. Il veut lancer une lutte contre la corruption et les avantages octroyés autrefois aux hauts fonctionnaires de l’État28.

Rien de super-radical. Pas de revendication de nationalisation de secteurs entiers de l‘économie. Pas de remise en cause du système dans lequel la population se trouve. Au contraire, un discours prudent prenant en compte les règles européennes29 et la réalité sociale du pays, celle des plus pauvres, privés de soins, voire d’électricité. Mais, pour les autorités européennes, c’en est trop. Immédiatement, la BCE a fermé ses portes aux banques grecques pour se refinancer et leur refuse toute facilité monétaire. L’Allemagne et d’autres pays du nord de l’Europe ont insisté pour que les dettes soient bien remboursées et que les programmes signés autrefois soient respectés. Ils ont obligé Athènes à revenir sur des promesses électorales centrales comme l’augmentation du revenu minimum en échange de crédits qui prolongent ceux qui viennent à expiration. Le nouveau gouvernement grec doit présenter des mesures en accord avec l’austérité imposée depuis l’octroi des prêts européens, sinon ceux-ci seront à nouveau interrompus et la Grèce sera officiellement en faillite, avec des conséquences peut-être encore plus graves. Les responsables européens agissent avec cet État membre de la même façon que le FMI (Fonds monétaire international) intervient dans un pays du tiers monde qui a un déséquilibre important dans sa balance des paiements. Ce sont des diktats et il n’y a pas d’alternative.

Mais pourquoi une telle intransigeance ? Après tout, l’amélioration de la situation économique de la Grèce serait avantageuse pour toute l’Europe. Comme le dit le nouveau ministre grec des Finances, Yanis Varoufakis : « Une restructuration de la dette mettrait l’économie grecque en situation de se redresser. Et cela serait dans l’intérêt du peuple allemand ainsi que du reste de l’Europe30. »

Selon ce dernier, le coupable serait Berlin. Il écrit en effet : « Si la crise de l’euro se trouvait résolue rapidement et sans douleur, l’Allemagne, en compagnie des autres pays excédentaires de la zone euro, perdrait la colossale position de force que cette crise qui s’éternise offre à son gouvernement par rapport à la France et aux pays déficitaires31. » Nous divergeons sur ce point avec ce compagnon de route de Syriza32. Il nous semble que l’inspirateur de cette politique se trouve plutôt dans le grand patronat européen dans son ensemble, celui qui dirige et contrôle les multinationales les plus importantes, même si certaines fractions comme sa partie allemande sont plus puissantes que d’autres. En effet, c’est lui qui impose, à travers ses lobbies comme la Table ronde des industriels européens33 ou BusinessEurope, le programme absolu de la compétitivité, qui ne peut être contesté. Par exemple, BusinessEurope, qui représente des chefs d’entreprise européens, a publié un recueil de dix priorités pour la nouvelle Commission qui devait commencer son exercice en novembre 2014. Il y est souligné : « Les entreprises européennes comptent sur les nouveaux dirigeants européens pour adopter et mettre en œuvre rapidement les mesures nécessaires à améliorer la compétitivité. Se concentrer sur la compétitivité est la seule façon d’accroître les investissements, la croissance et l’emploi en Europe et répond aux aspirations des citoyens pour une meilleure Europe34. »

Les termes sont intéressants : « c’est la seule façon ». Autrement dit, il n’y a pas d’alternative. Ce que ce document exprime, comme tant d’autres auparavant, c’est la nécessité d’abaisser les coûts salariaux et de flexibiliser la main-d’œuvre. En effet, s’il s’agit de vendre prioritairement à l’étranger, le « handicap » premier que les employeurs pointent est celui du salaire et surtout celui des cotisations à la sécurité sociale. Si on peut les réduire, ce serait une aubaine pour eux et, évidemment, pour leurs actionnaires. Or, les plans d’austérité amènent une pression gigantesque sur les salariés qui non seulement n’osent plus réclamer des hausses de revenus, mais en subissent des restrictions avec des licenciements, des restructurations, des chantages à l’emploi.

Ainsi, la rémunération moyenne par salarié en Grèce a diminué de 17,8 % entre fin 2009 et fin 2014. Celle au Portugal a été réduite de 4,8 %35. Tout cela pèse sur l’ensemble des salariés en Europe. C’est pour la même raison que le gouvernement belge exige un saut d’index.

De même, les responsables espagnols ont profité de la crise pour transformer le Code du travail en matière de licenciement. Se séparer d’un salarié était coûteux pour une entreprise en péninsule. C’est pourquoi d’ailleurs les firmes recrutaient essentiellement des travailleurs temporaires. Elles demandaient d’abolir le processus jugé trop cher. L’équipe de Mariano Rajoy leur a donné raison.

Il est très particulier que le patronat, qui a contribué à la crise économique, profite de celle-ci pour exiger et obtenir des avantages qui auraient été contestés par les organisations syndicales en d’autres temps. Mais ce résultat paradoxal est le produit d’un rapport de forces, non celui d’un jugement ou d’une analyse raisonnée. Manifestement, le patronat européen est à l’offensive pour en finir avec ce qu’il avait dû concéder après la Seconde Guerre mondiale.

Conclusions

Les mesures d’assouplissement monétaire, tout comme le plan Juncker, sont l’expression de ce que les responsables européens sont quelque peu aux abois. Ils ne trouvent pas de véritable réponse à la récession et jouent leurs dernières cartes. C’est tout le contraire de ce qu’ils affirment dans les médias. Certains signes montrent une amélioration économique. Mais ceux-ci sont encore timides. Déjà par le passé, des dirigeants avaient annoncé la fin de la crise. Dans ses vœux de 2013, le président français François Hollande avait lancé que la récession était derrière nous. C’était largement prématuré.

Il est avéré, en revanche, que l’austérité a été désastreuse non seulement pour les populations dans leur vécu quotidien, mais également sur le plan économique. Seulement, pour éviter de reconnaître cette erreur et surtout pour répondre à la volonté du patronat européen, ni les autorités communautaires ni les États membres de l’UE ne veulent changer de cap. Le gouvernement qui essaie de le faire, celui d’Athènes, est en train de se mettre au ban de l’Europe.

C’est aussi le sens de ces plans hasardeux qu’on nous présente comme une panacée. C’est tout sauf une relance économique et sociale en faveur des citoyens européens. La crise est, au contraire, loin d’être finie.

Henri Houben (henri.houben7 at telenet.be) est économiste. Il est chercheur au GRESEA et à l’Inem et écrit régulièrement pour Études marxistes. Il est l’auteur de La crise de trente ans. La fin du capitalisme, Aden, 2008.


1 Mario Draghi a été précédemment chargé des privatisations des banques pour le Trésor italien entre 1991 et 2001. De ce fait, il a été membre de conseils d’administration d’établissements de crédit en voie de désétatisation. En 2002, il devient vice-président de la branche européenne de la banque d’affaires américaine Goldman Sachs. Début 2006, il devient gouverneur de la Banque d’Italie. En novembre 2011, il succède à Jean-Claude Trichet à la tête de la BCE.

2 La BCE est à la fois la banque centrale de l’Union européenne (de 28 pays) et celle de la zone euro (19 pays : Allemagne, Autriche, Belgique, Chypre, Espagne, Estonie, Finlande, France, Grèce, Irlande, Italie, Lettonie, Lituanie, Luxembourg, Malte, Pays-Bas, Portugal, Slovaquie et Slovénie). Elle supervise les institutions de crédit dans l’ensemble de l’UE, mais gère le système monétaire de l’euro (voir encadré sur banques centrales et banques commerciales).

3 Les Échos, 22 janvier 2015.

4 Les Échos, 11 décembre 2014.

5 Rappelons que le prix Nobel d’économie est, en fait, accordé non par le comité (norvégien) Nobel, mais par la Banque de Suède, à partir de 1968 pour célébrer son tricentenaire.

6 La liquidité est le caractère facilement échangeable d’un actif financier. Une action boursière dont le cours chute brutalement est très peu liquide, parce que personne n’en veut (à moins d’un spéculateur qui tente un coup de poker particulièrement audacieux). Les actifs les plus liquides sont la monnaie fiduciaire et les comptes à vue, car ils sont directement disponibles.

7 Un actif financier est dit douteux, voire toxique, quand il y a une probabilité importante que sa valeur ne corresponde pas ou plus à ce qui est indiqué ou, dans le cas d’un crédit, qu’il ne soit pas remboursé.

8 En fonction du risque présumé de non-remboursement.

9 Mario Draghi, « Introductory statement to the press conference », Francfort, 22 janvier 2015, https://www.ecb.europa.eu/press/pressconf/2015/html/is150122.en.html.

10 Il Sole 24 Ore, 25 mars 2015, publié sur le site de la BCE, https://www.ecb.europa.eu/press/inter/date/2015/html/sp150325.en.html.

11 Eurostat, « Unemployment rate by sex and age groups — monthly average », http://ec.europa.eu/eurostat/data/database. La notion de chômage ne désigne pas tous ceux qui reçoivent des allocations, mais ceux qui recherchent activement un emploi et sont disponibles immédiatement pour un poste.

12 Le PIB est la production marchande et monétaire d’un pays ou une région pendant une période déterminée (un an, un trimestre…). On utilise le PIB réel pour n’avoir qu’un indicateur en volume (ou quantité), sans effet des prix.

13 Eurostat ne fournit pas de données sur les investissements pour la Belgique. Sur base de Belgostat, on peut dire que le pays s’en sort plutôt bien par rapport à ses voisins : elle « ne » perd « que » 4 % par rapport à son plus haut niveau, celui du quatrième trimestre 2007 (Calculs sur base de Belgostat, http://stat.nbb.be/Index.aspx).

14 La crise des subprimes, initiée début 2007 aux États-Unis, est la défaillance du marché immobilier américain suite à l’octroi de prêts à des ménages qui n’avaient pas assez de revenus ou d’avoirs pour les rembourser. Cela va affecter les banques, puis le reste de l’économie. (Voir Henri Houben, La crise de trente ans, Aden, Bruxelles, septembre 2011.)

15 Si la crise démarre aux États-Unis avec la faillite des crédits subprimes à partir de fin 2006, elle arrive réellement en Europe avec la faillite de la banque d’affaires Lehman Brothers.

16 Et même 1,08 dollar par euro le 20 mars 2015, dernier cours avant la rédaction de cet article.

17 Les Échos, 10 février 2014.

18 Der Spiegel International, 28 janvier 2015.

19 Der Spiegel International, 23 mars 2015.

20 Il s’agit de l’Afrique du Sud, du Canada, des États-Unis, du Mexique, de l’Argentine, du Brésil, de la Chine, de la Corée, de l’Inde, de l’Indonésie, du Japon, de l’Arabie Saoudite, de la Turquie, de l’Australie, de la Russie, de l’Allemagne, de la France, de la Grande-Bretagne, de l’Italie et de l’Union européenne. Depuis sa création en 1999, le G20 se réunit au moins une fois par an.

21 Mario Draghi, op. cit.

22 La BEI est chargée des projets d’investissement à long terme dans l’UE.

23 Celui-ci ne représente qu’1 % du PIB européen, à la fois pour payer les fonctionnaires, la politique agricole commune et les autres aides éventuelles.

24 En général, lorsque la BEI finance un projet, elle reçoit des fonds supplémentaires d’autres partenaires quinze fois, voire davantage, supérieurs.

25 De John Maynard Keynes, économiste britannique de l’entre-deux-guerres qui préconisait une relance par l’État en cas de crise. Pour l’appréciation de ces propositions, voir Henri Houben, « Keynes et la crise », Études marxistes no 93, janvier-mars 2011, http://www.marx.be/fr/content/%C3%A9tudes-marxistes?action=get_doc&id=91....

26 Eurostat, Database, People at risk of poverty or social exclusion by age and sex.

27 Il avait été baissé à 580 euros par l’ancienne équipe d’Antónis Samaras, sous la pression des créanciers. La Grèce est le seul pays européen où le salaire minimum a été réduit durant la crise économique (Le Monde, 26 février 2015).

28 L’Humanité, 10 février 2015, http://www.humanite.fr/presentation-du-projet-gouvernemental-au-nouveau-....

29 Sauf celle établie lors du traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance (TSCG), qui impose que le déficit budgétaire structurel ne peut dépasser 0,5 % du PIB. Or, ce déficit comprend aussi bien les dépenses d’investissement que les autres.

30 Der Spiegel International, 16 février 2015.

31 Yanis Varoufakis, Le Minotaure planétaire, Éditions du Cercle, 2014, p. 299.

32 Il n’en est pas membre.

33 L’ERT (sigle d’European Round Table of industrialists) regroupe environ 45 hauts dirigeants des plus grandes multinationales européennes non financières. Il a joué un rôle central dans l’adoption du marché unique et de l’euro.

34 BusinessEurope, « Dix priorités pour stimuler les investissements, la croissance et l’emploi », 28 octobre 2014, p. 24.

35 Calculs sur base d’OCDE, Base de données, Rémunération de la main-d’œuvre par salarié, http://stats.oecd.org/index.aspx?lang=fr.