Salaire et compétitivité

Table des matières: 
Études marxistes no. 102
Auteur: 
Henri Houben

La part des salaires dans la valeur ajoutée (ou PIB [190]) est effectivement, comme l’annoncent les auteurs [191], un enjeu économique et social important. En effet, cela donne un indicateur essentiel de la répartition des richesses dans la production. Ce qui n’est pas versé sous forme de salaire l’est nécessairement en tant que profit.

Ces notions sont évidemment brutes. Le salaire comporte ce qu’on entend aussi sous le terme impropre [192] de coût salarial, c’est-à-dire ce que les travailleurs reçoivent effectivement, mais également les cotisations à la sécurité sociale et le précompte professionnel. Le profit représente ce qui sera versé aux actionnaires, aux dirigeants des entreprises, aux banques [193], l’impôt des sociétés et le solde qui sert à alimenter les fonds propres de la firme, souvent en vue d’investissements autofinancés.

Cette distinction n’est nullement une catégorisation marxiste. C’est celle de la comptabilité nationale. Dans certains pays, on ajoute une troisième classe, les revenus mixtes pour les professions libérales, les indépendants. Mais, dans d’autres, on calcule forfaitairement un salaire de base moyen pour ceux-ci et le reste va grossir les profits globaux de l’économie nationale.

L’évolution de la part salariale est dès lors représentative de l’équité dans la distribution des richesses, voire même de l’exploitation du travail ouvrier dans un sens marxiste. Comme l’écrit Michel Husson, « une part des salaires constante peut être considérée comme une norme de répartition équitable des gains de productivité » (p. 52). En revanche, si elle baisse, cela signifie plus que probablement une hausse de l’exploitation salariale.

Or, depuis la fin des années 70 pour certains pays, début des années 80 pour d’autres, ce pourcentage est en diminution. Globalement, au niveau des quinze pays d’Europe occidentale, il est passé de plus de 55 % en 1980 à moins de 50 % en 2011 [194]. Pour certains pays, cette chute est même bien plus considérable. Cela traduit bien une dégradation de la situation des travailleurs au profit des actionnaires, des dirigeants d’entreprise et des rentiers.

Quand les gouvernants, que ce soit sous pression européenne ou non, imposent des tours de vis supplémentaires pour résorber les déficits budgétaires, il est bien important de se rappeler que, depuis trente ans, les salariés voient leur pouvoir d’achat se détériorer. C’est donc le mérite de ce livre et de la conférence d’Éconosphères [195] tenue le 12 novembre 2012 (dont les deux contributions de cet ouvrage sont issues) d’insister sur ce point.

On regrettera cependant que le souci pédagogique soit un peu absent. Il faut déjà être familiarisé avec certaines notions du débat pour pouvoir suivre convenablement les arguments et les développements des auteurs, en particulier en ce qui concerne l’article de Réginald Savage.

D’autre part, l’accent est mis unilatéralement sur l’aspect redistribution, notamment dans l’analyse de la crise. C’est même l’objectif avoué de Michel Husson [196]. Il a incontestablement raison. La diminution tendancielle des revenus des travailleurs est un élément fondamental de la récession actuelle. Elle est certainement un facteur expliquant pourquoi le capitalisme n’arrive pas à sortir réellement de la dépression et, au contraire, s’y enfonce davantage.

En revanche, ce n’est pas le seul aspect ni celui qui est déterminant. Dans les années 70, on a connu une hausse relative des salaires réels et donc une dégradation parallèle des profits. Le néolibéralisme initié par Thatcher et Reagan (et même souvent précédé de mesures allant dans ce sens) était une réponse pour redresser les rentabilités des entreprises et la rémunération des actionnaires. Mais cela veut dire aussi que ce ne sont pas les salaires qui ont causé les problèmes de cette période.

Au contraire, c’est le fait que les investissements sont restés à un niveau élevé durant ces années, même s’ils tendaient à baisser au cours du temps. Ainsi, les firmes construisaient des capacités de production supplémentaires à un rythme plus rapide que ce que pouvait absorber la demande, pourtant alimentée par des revenus en hausse du côté des travailleurs. Il en est résulté une surproduction, qui a été alors momentanément résolue entre autres par le développement du crédit. La récession est intervenue à partir de l’anarchie dans la production et non à cause d’une trop grande inégalité de revenus entre les classes sociales.

À son époque, Marx dénonçait déjà ceux qui trouvaient dans la répartition inéquitable la seule origine de la crise : « Mais si, pour donner une apparence de justification plus profonde à cette tautologie, on dit que la classe ouvrière reçoit une trop faible part de son propre produit et que cet inconvénient serait pallié dès qu’elle en recevrait une plus grande part, dès que s’accroîtrait en conséquence son salaire, il suffit de remarquer que les crises sont chaque fois préparées justement par une période de hausse générale des salaires, où la classe ouvrière obtient effectivement une plus grande part de la fraction du produit annuel destinée à la consommation. Du point de vue de ces chevaliers, qui rompent des lances en faveur du “simple” (!) bon sens, cette période devrait au contraire éloigner la crise. Il semble donc que la production capitaliste implique des conditions qui n’ont rien à voir avec la bonne ou la mauvaise volonté, qui ne tolèrent cette prospérité relative de la classe ouvrière que passagèrement et toujours seulement comme signe annonciateur d’une crise [197]. »

Cette question est importante, car elle détermine les politiques et les solutions promues pour sortir de cette récession. Ou bien on se concentre sur la question de la répartition et on promeut des ajustements, qui peuvent être totalement justifiés par ailleurs. Mais on se limite dès lors à une meilleure redistribution au sein du système capitaliste, avec de meilleurs salaires et un pouvoir d’achat amélioré pour la majorité de la population. Ou bien on considère que c’est le système capitaliste dans son ensemble qui est à l’origine de la crise, c’est-à-dire à la fois en promouvant une répartition inégale et en suscitant l’anarchie dans la production. Dans ce cas, augmenter les salaires est une proposition louable et digne d’être soutenue. Mais ce n’est pas cela qui permettra une issue à la récession. Il faudra trouver des alternatives au capitalisme lui-même.


[190]   Le produit intérieur brut (PIB) représente la production de richesses marchandes ou monétaires dans un pays (ou région) dans un laps de temps donné (souvent un an).

[191]  Réginald Savage et Michel Husson, Salaire et compétitivité : Pour un vrai débat, Couleur livres, Bruxelles, 2013.

[192]  Impropre, car c’est vu uniquement sous l’angle patronal. Pour le travailleur, ce fameux « coût salarial » est son revenu.

[193]  Mais, là aussi, il y aura une répartition entre actionnaires, dirigeants, État et ce qui demeurera dans la banque même.

[194]  Calculs sur base d’AMECO, la base de données de la DG Économie et Finances de la Commission européenne.

[195]  Éconosphères est un groupe d’une centaine d’économistes (ou chercheurs liés à ces domaines), mis sur pied par la FGTB et la CSC wallonnes, Attac (Association pour la taxation des transactions financières et l’aide aux citoyens) et le Gresea (Groupe de recherche pour une stratégie économique alternative). Le but est d’ouvrir les débats sur les politiques néolibérales actuelles pour les critiquer.

[196]  Le titre de son article est clair à ce sujet : « La baisse de la part salariale à la source de la crise ».

[197]  Karl Marx, Le Capital, Livre II, chapitre 20 « La reproduction simple », Éditions sociales, Paris, 1953, vol. 2 (cinquième du Capital en huit volumes), pp. 63-64.