Syrie : Révolte ou intervention ?

Table des matières: 
Études marxistes no. 104
Auteur: 
Marc Botenga

Le conflit en Syrie a dégénéré et est devenu l’un des drames humanitaires les plus sanglants de notre siècle : dans ce pays qui compte un peu plus de 20 millions d’habitants, il a déjà fait plus de 110 000 morts, 2 millions de réfugiés et 5 millions de déplacés internes. Comment a-t-on pu en arriver là ?

Déficit démocratique et social

Les premiers troubles éclatent entre janvier et mars 2011 et se limitent à quelques manifestations de faible envergure. À ce moment-là, il n’est pas encore question de « mouvement », mais plutôt d’une série de protestations aux causes et revendications diverses. Ce n’est qu’à partir de la seconde moitié du mois de mars que l’on assiste dans la ville de Daraa, à proximité de la frontière avec la Jordanie, à une première et véritable escalade de la violence. Les 18 et 19 mars, des manifestations organisées pour la libération de jeunes graffeurs, avec le soutien des réseaux religieux locaux, sont dispersées par la police avec des gaz lacrymogènes. Le 20 mars des manifestants envahissent le tribunal local et le siège du parti dominant Baas. Le gouvernement répond par l’envoi de soldats à Daraa.

L’Occident classe ces événements dans le cadre du « Printemps arabe », soutenant que les Syriens s’insurgent contre la dictature et pour la démocratie. Que le système politique en place soit peu démocratique ne fait aucun doute. Bien que, contrairement à ce qui se passe dans bien d'autres pays de la région, des élections aient été organisées, les mandats de Hafez Al-Assad et de son fils, l’actuel président Bashar Al-Assad, ont été confirmés par référendum et sans contestation. L’état d’urgence qui suspend, au nom de la sécurité nationale, de nombreux droits constitutionnels était en vigueur depuis 1963 déjà. Les Kurdes aussi s’étaient insurgés [99] . Une partie de la classe moyenne laïque instruite était depuis longtemps en faveur de réformes libérales qu’en 2005, suite à des manifestations, Bashar Al-Assad avait déjà promises. Néanmoins, le succès de la révolte dans les quartiers populaires est davantage lié aux réformes menées qu’au manque de réformes. Le parti Baas arrive au pouvoir en 1963 avec une idéologie inspirée du socialisme. Plusieurs entreprises importantes sont nationalisées, le gouvernement tente de stimuler le développement de certaines régions défavorisées et de résorber les inégalités de revenus. Mais à partir des années 90, Hafez Al-Assad applique des mesures de libéralisation, qui profitent surtout à une petite élite.

Avec l’arrivée au pouvoir de Bashar, ces réformes s’accélèrent [100] . En 2001, la Syrie légalise les banques privées. En 2004, un marché boursier commence à s’organiser. La législation relative aux impôts et à la propriété est également réformée. Le pays commence à conclure des accords de libre-échange avec les autres pays de la Ligue arabe et adhère, aux côtés de seize autres pays arabes, à la Greater Arab Free Trade Area (GAFTA). La Syrie passe des accords de libre-échange avec la Turquie, la Jordanie, la Biélorussie et la Slovaquie, et négocie un accord d’association avec l’Union européenne.

L’Union européenne et les États-Unis encouragent ce processus de libéralisation, mais pour la majorité des Syriens il ne représente pas vraiment une avancée. L’exemple des soins de santé est frappant. Depuis 2002-2003, l’UE soutient en Syrie un projet de « modernisation », autrement dit de libéralisation, des soins de santé. L’Europe ignore délibérément les bons résultats de la politique sanitaire en place et fait la promotion du modèle néolibéral à travers le programme Health Sector Modernization (HSMP). Les documents de l’UE, et notamment le programme indicatif national ou le document de stratégie de 2007, prétendent que la gratuité des soins de santé n’est pas tenable pour les Syriens. L’UE insiste sur la nécessité de développer des partenariats avec le secteur privé, une manière de promouvoir directement la privatisation des hôpitaux.

Ces trois dernières décennies, les indicateurs de santé en Syrie s’étaient pourtant considérablement améliorés. L’espérance de vie à la naissance était passée de 56 ans en 1970 à 72 en 2006, le taux de mortalité infantile de 132 pour 100 000 naissances en 1970 à 14 en 2010, et le taux de mortalité maternelle de 482 pour 100 000 naissances à 45. La Syrie devançait ainsi l’Égypte et la Jordanie, pays dont le produit intérieur brut est pourtant plus élevé [101] . Ces résultats étaient la conséquence d’une politique proposant des services de soins à la fois curatifs et préventifs, généralement gratuits, à travers un réseau de centres de santé primaire et d’hôpitaux publics. Mais aujourd’hui, « grâce » à l’UE, les soins de santé sont de plus en plus coûteux, notamment à Latakia et Daraa, et par conséquent beaucoup moins accessibles.

La libéralisation socio-économique profite à une petite élite seulement, tandis que le reste de la population doit faire face à des pertes d’emplois et des hausses de prix. Dans les villes, les plus défavorisés vont même connaître la faim [102] . Pour bon nombre de Syriens, cette politique néolibérale avait déjà eu des conséquences dommageables. Les réformes encouragées par l’UE seront la goutte qui a fait déborder le vase [103] . Surtout à un moment où les prix des denrées alimentaires et de l’essence grimpent en flèche, comme en 2011 et 2008 respectivement [104] . En renonçant à sa fonction sociale, l’État a perdu une part de sa légitimité. Les islamistes fondamentalistes, qui par les réseaux religieux mettent en place une forme de charité, vont profiter de la situation.

Ingérence étrangère et un plan de paix jamais mis en œuvre

La réaction du gouvernement aux premières manifestations est triple. Primo, il y a la répression. Secundo, les autorités tentent de calmer la situation par des contacts formels et informels avec des membres de l’opposition. Bouthaina Shaaban, le conseiller de Bashar Al-Assad, insiste sur le fait que le président n’a jamais donné l’ordre de tirer sur les manifestants [105] . Le 29 mars, le gouvernement syrien démissionne en espérant calmer les manifestants. Les forces d’opposition, qui essayent de s'unir au sein du Comité de coordination national pour le changement démocratique, réclament des réformes plutôt que la démission d’Assad [106] . Tertio, les autorités demandent à la population d’exprimer son soutien à Assad : fin mai, des centaines de milliers de personnes descendent alors dans la rue dans plusieurs villes du pays, entre autres à Hama, Alep et Damas, pour témoigner leur soutien au président [107] .

Assad lève alors l’état d’urgence mais les protestations s’intensifient. Le 8 avril, à Daraa par exemple, outre 23 manifestants, 19 agents de police et des services de l’ordre sont tués [108] . L’armée syrienne coupe la ville du reste du monde. L’intervention musclée de l’armée coûte la vie à de nombreux civils, mais pousse également de nombreux soldats à déserter. L’Occident encourage cette désertion par des promesses, réelles ou non, d’aide financière. Ces déserteurs vont former quelques mois plus tard l’Armée syrienne libre, une opposition militaire organisée.

En mai, l’armée intervient aussi à Homs où il n’est plus seulement question de manifestants pacifiques. La révolte y prend une forme armée et le gouvernement peine à reprendre le contrôle de la ville. En outre, les signes d’ingérence étrangère dans le conflit sont de plus en plus visibles. En août, Obama déclare à Washington que le président Assad doit démissionner. Les autorités syriennes s’interrogent sur le rôle de l’ambassadeur américain Robert Ford dont la présence est signalée à Hama début août, la veille d’une grande manifestation, sans qu’il y ait été autorisé [109] . La Turquie va elle aussi se retourner contre Assad.

Dès septembre, des centaines de milliers de Syriens descendent dans les rues du pays. Le 2 novembre, la Syrie accepte un plan de paix de la Ligue arabe. L’accord prévoit le retrait de l’armée, la libération des prisonniers politiques et la reprise des négociations avec les groupes de l’opposition, mais pas le départ d’Assad [110] . Les autorités syriennes vont de leur côté demander la fin de la guerre de propagande menée contre le gouvernement syrien par la télévision Al Jazeera, basée au Qatar, et Al Arabiya, pro-Arabie saoudite. La Syrie réclame aussi la fin du trafic d’armes avec les rebelles via le Liban et la Jordanie.

Cet accord n’a jamais été exécuté. La Ligue arabe rejette la faute sur la Syrie et suspend le pays. Le roi — non élu — de Jordanie réclame le départ d’Assad tandis que la Ligue, tout comme l’Occident, impose des sanctions de plus en plus sévères. En décembre, le gouvernement syrien ouvre malgré tout la porte aux observateurs arabes. L’organisation américaine de défense des droits de l’homme Human Rights Watch, fondée à l’époque de la Guerre froide pour dénoncer les violations des droits de l’homme en Union soviétique, met l’accent sur la répression du gouvernement [111] . Les chiffres cités par l’organisation en décembre 2011 sont néanmoins intéressants. Selon le Haut-Commissariat aux droits de l’homme des Nations Unies, il y a eu un peu plus de 4 000 morts parmi les civils, tandis que selon un monitoring du Comité de coordination local, membre de l’opposition, le nombre de tués s’élève à 3 934. De leur côté, les autorités syriennes parlent à ce moment-là d’un peu plus de 1 100 tués parmi les membres de la police et des forces de l’ordre. Un tué sur quatre est donc un agent de police. On peut dire que la violence va déjà dans les deux sens.

Même si leur mission est interrompue fin janvier 2012 « pour des raisons de sécurité », le rapport de la mission d’observation arabe tempère l’image d’un régime massacrant son peuple. À Homs, à Daraa et à Idlib, les observateurs constatent que les rebelles recourent à la violence tant contre les soldats du gouvernement et la police que contre des citoyens innocents [112] . Le 15 janvier, Assad annonce une amnistie pour tous ceux qui, depuis le mois de mars, ont été arrêtés pour activités politiques. Concernant le retrait des soldats de l'armée nationale dans les centres des villes, le rapport est également nuancé : il reste encore des soldats, mais la plupart des véhicules militaires, chars et pièces d’artillerie lourde ont été retirés. Il y est en outre constaté que le gouvernement a conclu un accord avec les manifestants dans certaines villes comme Zabadani et Madaya. Des négociations entre Syriens sont donc toujours possibles.

Ce rapport est critiqué ou tout simplement passé sous silence par l’Occident. Ce qui n’est pas surprenant lorsqu’on sait que le 4 février, les pays occidentaux tentent de faire voter une résolution anti-Assad au Conseil de sécurité des Nations-Unies. Les nuances soulevées par le rapport ne leur convenaient pas. Mais la Russie et la Chine opposent leur veto à la résolution. Quatre jours après l’échec du vote, les Nations Unies et la Ligue arabe proposent une nouvelle mission [113] . La sécurité, la raison officielle qui avait justifié l’interruption de la précédente mission s’est-elle soudain améliorée en Syrie ? Bien sûr que non. La mission précédente avait été interrompue pour la simple raison qu’elle n’avait pas pu trouver de motif suffisant pour justifier une action contre la Syrie.

Malgré l’effusion de sang, il importe de continuer à envisager les choses avec nuance. Saraa Saleh, une Syrienne vivant en Belgique raconte : « Au début, c’est-à-dire pendant les six à douze premiers mois, on a beaucoup exagéré. La situation du pays était relativement stable. Seuls, la ville de Homs et l’est du pays connaissaient de sérieux problèmes. Tout cela n’avait pas réellement d’impact sur la vie de tous les jours [114] . »

Révolte armée et escalade

À partir de la fin de l’année 2011, la situation se dégrade rapidement. Le nombre de manifestations pacifiques diminue et on voit de plus en plus de combattants rattachés à l’Armée syrienne libre et des rebelles fondamentalistes islamiques. Les autorités syriennes sortent de plus en plus l’artillerie lourde. En quelques mois, le nombre de victimes double. Le gouvernement syrien semble néanmoins ouvert à des réformes puisqu’un référendum en vue d’une révision de la constitution est organisé. Malgré le boycott de l’opposition, 57,4 % de la population émet un vote favorable à la nouvelle constitution, qui ne stipule plus que le parti Baas est la « force motrice » de l’État et de la société.

L’envoyé spécial des Nations Unies, Kofi Annan, négocie entre-temps un cessez-le-feu, mais celui-ci est rompu en mai 2012, après le massacre perpétré dans la ville de Houla, qui coûte la vie à 108 personnes, dont 40 enfants. Les rebelles et la communauté internationale pointent immédiatement un doigt accusateur vers Assad. Le quotidien allemand Frankfurter Allgemeine soulève néanmoins des questions sur base des témoignages de l’opposition pacifique [115] . Le Berliner Morgenpost écrit également que la plupart des victimes sont des Alaouites, une secte chiite à laquelle appartient aussi Assad, mais que personne à Houla n’ose parler librement, de peur de représailles de la part des rebelles armés qui contrôlent la ville [116] .

Quoi qu’il en soit, l’escalade est indéniable. Fin 2012, on parle de 50 000 tués et à la mi-2013 de 100 000 morts. Les médias occidentaux continuent de qualifier ces événements de « combat du peuple contre un tyran ». Cependant l’Observatoire syrien des droits de l’homme déclare que 43,2 % des victimes, près de la moitié donc, sont des partisans des autorités [117] . Cette escalade de la violence s’explique surtout par une augmentation de la force des rebelles armés et une réponse de plus en plus intense de la part du gouvernement. Mais d’où vient cette augmentation ?

Dès novembre 2011, on ne peut plus dire que la révolte est une affaire purement syrienne. En novembre, le Conseil national syrien est constitué au Qatar. Contrairement au Comité de coordination, le Conseil national syrien, qui deviendra plus tard la Coalition nationale syrienne, demande l’aide de l’étranger ainsi que le renversement d’Assad. De nombreux pays occidentaux reconnaissent la Coalition comme « représentant légitime du peuple syrien ». Un rapport divulgué par Wikileaks concernant une discussion au Pentagone laisse entendre que l’intervention étrangère va à ce moment-là déjà très loin [118] . Les forces d’opération spéciales de divers pays (États-Unis, France, Grande-Bretagne, Jordanie et Turquie) mènent sur le terrain des missions de reconnaissance et entraînent les groupes d’opposition. L’objectif est de faire tomber l’État syrien et l’armée syrienne au moyen d’attentats et d’assassinats ciblés, et si possible sans mener ouvertement une campagne militaire. Cette dernière, dit-on, serait plus difficile qu’en Libye à cause des défenses aériennes syriennes. Sauf dans le cas où les médias se focaliseraient sur un massacre pour justifier l’intervention, les militaires jugent une intervention très improbable.

L’ancien ministre français des Affaires étrangères, Roland Dumas, souligne que, depuis 2001 déjà, des gens sont formés par les Britanniques pour déstabiliser la Syrie [119] . En 2007, le journaliste américain Seymour Hersh affirme que les États-Unis ont organisé des opérations secrètes en Syrie et en Iran également [120] .

Selon Aram Karabet, qui a passé treize ans en prison sous Assad, le choix de l’Occident de prendre le parti des rebelles armés n’est pas innocent. Pour lui, l’objectif est clair : « la destruction des infrastructures du pays  » [121] . Il ajoute que le soutien armé apporté aux rebelles et fondamentalistes islamiques les plus extrêmes, dont une partie vient de l’étranger, a privé les Syriens de leur révolution. Comme pour donner raison à Karabet, Obama annonce le 3 septembre 2013 que la première brigade de rebelles entièrement formés par la CIA va se joindre aux combattants [122] .

Cette escalade est aussi directement responsable du succès des mouvements fondamentalistes islamiques comme Jebhat Al-Nusra ou l’État islamique en Irak et au Levant. Plusieurs voix, comme celle de Haytham Manna du Comité de coordination nationale, révèlent qu’en Arabie saoudite, les États-Unis négocient aussi avec Jebhat Al-Nusra. L’aide matérielle et militaire étrangère dont bénéficie la révolte armée, décrite en Occident par des personnes comme Guy Verhofstadt, mais aussi par certaines ONG et même certains mouvements politiques de gauche comme « la solution » au conflit, ne fait donc que jeter de l’huile sur le feu et marginalise ceux qui recherchent une issue politique. Le soutien apporté aux rebelles réduit, voire anéantit, toute chance d’aboutir à une solution politique. En mai 2013, à plusieurs endroits du pays, et notamment dans la ville d’Alep, la population syrienne est d'ailleurs descendue dans la rue pour protester contre les rebelles [123] .

Jeu macabre autour des armes chimiques

L’escalade n’aboutit pas à l’effondrement de l’État syrien. Au contraire, lorsqu’en juin 2013 les rebelles sont chassés de la ville de Qussair par les autorités syriennes, les troupes d’Assad semblent reprendre le dessus. C’est alors que le 21 août, les médias se focalisent sur un massacre à l’arme chimique à Ghouta, à proximité de Damas : Assad aurait utilisé du gaz toxique contre des civils innocents. Les États-Unis proposent alors l’option d’une guerre ouverte. Bien que les autorités syriennes nient toute implication et autorisent des observateurs de l’ONU à venir à Ghouta, la France et les États-Unis refusent d’attendre les conclusions du rapport.

Ces conclusions sont publiées à la mi-septembre 2013 et confirment l’utilisation de gaz toxique, mais ne donnent aucune indication quant à l’auteur. L’organisation Human Rights Watch ainsi que les gouvernements américain et britannique accusent le gouvernement syrien tandis que la Russie, au contraire, dit être en possession d’indices sérieux démontrant que les rebelles sont derrière cette attaque. En mai 2013, Carla Del Ponte, membre de la commission d’enquête des Nations Unies sur la Syrie, avait déjà laissé entendre que les rebelles auraient utilisé du gaz toxique.

Les Américains, les Français et les Britanniques étaient-ils réellement intéressés par la vérité ? Ou bien voulaient-ils à tout prix forcer une intervention militaire ayant pour objectif soit de permettre aux rebelles de prendre le dessus, soit d’empêcher toute victoire d’Assad ? Le « non », plutôt surprenant, émis par le Parlement britannique le 30 août met le holà à tout cela [124] . Face à l’absence de soutien international, Obama se sent obligé de demander l’approbation du Congrès américain. Ce délai permet à la Russie, en accord avec les membres de l’opposition pacifique et le gouvernement syrien, de soumettre avec succès une proposition diplomatique, à savoir la destruction des armes chimiques syriennes. Le 27 septembre, le Conseil de sécurité de l’ONU vote à l’unanimité une résolution allant en ce sens. Débute alors le laborieux processus de localisation et de démantèlement de l’arsenal chimique syrien.

Parallèlement, la Russie, la Chine, le Comité de coordination de l’opposition syrienne et le gouvernement syrien s’efforcent de relancer les pourparlers diplomatiques à Genève en vue d’une solution politique. La Coalition nationale, comprenant qu’une attaque militaire est irréalisable à court terme, approuve à contrecœur le 22 septembre, mais fin octobre le Conseil national, son principal composant, s'oppose de nouveau à des négociations.

Le contexte international

La responsabilité de l’Occident dans l’escalade du conflit syrien est énorme. Et ce n’est pas un hasard puisque la Syrie fait partie de la stratégie à long terme des États-Unis dans cette région. À la fin de la Guerre froide, la Defense Planning Guidance américaine formule l’objectif stratégique des États-Unis en ces termes : « Empêcher l’apparition d’un nouveau rival, qui représenterait une menace de même envergure que celle de l’Union soviétique autrefois [125] . » Ce document a servi de fil conducteur à l’élaboration de la politique étrangère de l’ex-président américain George W. Bush. Son successeur, Barack Obama, n’y a apporté aucune modification fondamentale. Selon lui, les États-Unis doivent être primus inter pares, premier parmi les pairs.

Grâce à leur croissance économique, l’Inde et la Chine pourraient jouer un rôle central sur le plan international. Même si ces deux pays sont loin d’égaler la puissance militaire américaine, leur indépendance politique pourrait représenter à terme un risque pour la position américaine sur la scène internationale. Ces deux pays ont toutefois un point faible : ils ont besoin d’énormes quantités de pétrole et de gaz, provenant généralement du Moyen-Orient : c’est là que sont en effet localisées près de la moitié des ressources pétrolières mondiales et plus de 41 % des réserves de gaz. Ce n’est donc pas un hasard si, en 2004, les États-Unis publient un plan pour un « nouveau Moyen-Orient », plan dont l’objectif est d’étendre leur contrôle sur la région au travers de réformes politiques et économiques. Les États-Unis espèrent, en cas de conflit ouvert, pouvoir couper l’approvisionnement en pétrole et en gaz de la Chine et l’Inde. Or, le principal obstacle à une domination totale sur le Moyen-Orient est la relative indépendance politique et économique de certains pays, dont la Syrie. Wesley Clark, ancien haut général américain et commandant de l’Otan, raconte comment en 2001 déjà il était tombé sur une note secrète des autorités américaines qui citait les pays concernés : « La note décrit la manière dont nous anéantirons ces sept États en cinq ans, à commencer par l’Irak, ce sera ensuite au tour de la Syrie, du Liban, de la Libye, de la Somalie, du Soudan et pour finir l’Iran [126] . » Avec les problèmes rencontrés lors de l’occupation de l’Irak et de l’Afghanistan, les États-Unis ont pris un peu de retard. Les révoltes arabes et la crise économique empêchent également les États-Unis de tout contrôler comme ils le voudraient. Néanmoins, entre-temps le Soudan a été scindé en deux, l’Irak et la Libye ont été ravagés par les bombes, et un embargo économique dévastateur pèse sur l’Iran.

Des pays comme le Qatar, l’Arabie saoudite et Israël ont aussi leurs propres prétentions. Le Qatar a pour projet de conquérir le marché européen depuis la Turquie où le gaz serait acheminé via l’Arabie saoudite, la Jordanie et la Syrie. Le Qatar possède en effet le plus vaste gisement gazier du monde (North Dome/South Pars) qu’il partage avec l’Iran [127] . Or Assad a préféré la construction d’un gazoduc partant de l’Iran et traversant l’Irak jusqu’en Syrie [128] . Un choix mal accueilli par le Qatar. Mais aussi par l’Arabie saoudite qui a alors tenté d’acheter la Russie en lui promettant une plus grande influence au Moyen-Orient. N’y étant pas parvenue, elle menace alors les Russes de faire échouer les pourparlers de paix en Syrie et de déclencher une intervention étrangère.

Tous ces pays espèrent donc un affaiblissement de la Syrie qu’ils voudraient plus accommodante. Pour Israël surtout, qui avec le plateau du Golan occupe une partie de la Syrie, un affaiblissement de l’armée syrienne, jusqu’il y a peu l’une des armées les plus puissantes de la région, représenterait un avantage sans précédent. Ainsi, la résolution des Nations Unies sur la destruction de l’arsenal chimique syrien devrait permettre à Israël de renforcer sa position dans la région. Il convient néanmoins de souligner que la souveraineté de ces pays est pour ainsi dire inexistante. L’Arabie saoudite vend son pétrole, sa principale richesse, aux prix et quantités dictés par Washington. Le peuple saoudien n’a rien à dire à ce propos. Le Qatar, où la moindre critique sur l’émir fâche, a une superficie environ trois fois inférieure à celle de la Belgique et ne résisterait pas une seconde à une quelconque pression américaine. Quant à Israël, il reçoit chaque année des États-Unis plusieurs milliards de dollars d’aide économique et militaire destinés à assurer sa subsistance. Tout ce que font ces pays, ils le font avec le soutien de Washington ou du moins sans son opposition explicite. Certaines puissances européennes ont, elles aussi, des visées stratégiques en Syrie : l’idée de recevoir par la Syrie de plus grandes quantités de gaz du Moyen-Orient les intéresse. En même temps, la plupart des pays européens veulent éviter d’offenser les États-Unis. Mais il est clair qu’en Europe une intervention militaire suscite des réticences. Si le fait que l’opinion publique européenne est majoritairement opposée à la guerre a joué un rôle, des contradictions subsistent en Europe.

Ces contradictions concernent les intérêts stratégiques de la France, de la Grande-Bretagne et de l’Allemagne. La France espère depuis des années au travers des programmes d’Union pour la Méditerranée (EuroMed) rétablir son influence économique et son hégémonie dans le Bassin méditerranéen [129] . Cela explique à la fois son soutien inconditionnel aux dictateurs qui lui restent soumis, comme l’ex-président tunisien Ben Ali, et son engouement pour une guerre contre des pays indépendants comme la Libye et la Syrie : à plusieurs reprises, la Syrie avait émis des critiques au sein d’EuroMed et, de son côté, la Libye de Kadhafi n’avait pris part à aucune des activités d’EuroMed. La Grande-Bretagne a toujours entretenu des liens très forts avec les États-Unis. Pourtant le gouvernement britannique ne tenait pas à s’engager dans une nouvelle guerre après les mésaventures militaires des Britanniques en Irak, en Afghanistan et en Libye. À l’exception de l’ex-Yougoslavie et de certains projets d’énergie solaire en Afrique du Nord, l’Allemagne a des intérêts moins directs dans le Bassin méditerranéen et est plutôt tournée vers l’Europe de l’Est et la Russie. Ce qui explique son manque d’enthousiasme pour une intervention en Syrie.

Anti-impérialisme objectif et subjectif

La relation entre la Syrie d’Assad et l’Occident n’est pas sans équivoque. Pour stimuler la croissance économique, Assad a ouvert son pays aux investisseurs internationaux, il s'est également montré disposé à entreprendre des pourparlers avec l’Occident et à lui accorder des concessions : le retrait des soldats syriens du Liban en 2005 en est un exemple. Les États-Unis vont de leur côté soutenir les libéralisations et même faire l’éloge d’Assad qu’ils présentent comme un « réformateur », espérant de cette manière pouvoir contrôler la Syrie sans passer par la guerre [130] . Mais la puissante armée syrienne et l’État autonome restent un frein à leur domination absolue du Moyen-Orient. La Syrie, en effet, s’est opposée à la guerre en Irak en 2003, elle soutient toujours certains mouvements d’opposition palestiniens et cultive une alliance avec l’Iran, un des rares pays de la région à vouloir rester indépendant de l’Occident.

Ces intérêts stratégiques expliquent pourquoi l’Occident veut mettre la main sur la Syrie. Plusieurs manières sont envisagées. Imposer des accords de libre-échange qui rendront le pays dépendant de l’étranger, telle est la voie que choisit l’Europe militairement affaiblie, les autres voies étant la corruption d’une petite élite, la déstabilisation interne, le coup d’État ou la guerre. En Syrie, les pays occidentaux ont déjà pratiquement tout essayé.

Les rapports de force internationaux compliquent toutefois les choses. La Syrie bénéficie du soutien économique et militaire de l’Iran et de la Russie, chacun de ces deux pays ayant ses propres raisons de la soutenir. L’Iran, qui a aussi entendu Wesley Clark, sait que la disparition de la Syrie en tant qu’État souverain pourrait signifier un futur bombardement de Téhéran. Pour sa part, la Russie qui possède une base militaire en Syrie et a signé des accords économiques avec ce pays veut limiter l’influence d’un Qatar et d’une Arabie saoudite proaméricains. Iran et Russie jouent un rôle fondamentalement différent de celui des États-Unis. Même si les deux défendent leurs propres intérêts, ils se profilent actuellement comme les défenseurs de la souveraineté syrienne et freinent la destruction de l’État syrien, et du Moyen-Orient, par l’impérialisme américain.

La souveraineté d’un État est fondamentale, ce n’est pas pour rien qu’elle constitue un principe de base de la Charte des Nations Unies. C’est également une condition de base de la démocratie. Aussi autoritaires que soient des pays comme la Syrie ou l’Iran, leur peuple jouit d’un avantage important par rapport aux autres peuples soumis à des régimes autoritaires comme le Bahreïn ou l’Arabie saoudite, en ce sens que la politique de leur régime se décide dans leur propre pays : les décisions fondamentales concernant les Syriens sont prises à Damas et non à Washington. Si la Syrie préserve sa souveraineté, le peuple peut espérer pouvoir mener la lutte pour le changement à Damas, dans un État en mesure de choisir sa propre voie. Autrement, il sera peut-être contraint d’aller implorer une aide alimentaire auprès des capitales occidentales.

Marc Botenga (botengam at gmail.com) est docteur en sciences politiques. Il est coordinateur à Médecine pour le tiers monde, www.m3m.be.


[99] Middle East Intelligence Bulletin, vol. 6 (2004), no 4, www.meforum.org/meib/articles/0404_s1.htm.

[100] US Department of State, 8-9-2013, www.state.gov/outofdate/bgn/syria/158703.htm.

[101] Kasturi Sen, Waleed al Faisal, « Syria Neoliberal Reforms in Health Sector Financing : Embedding Unequal Access ? », Social Medicine, vol. 6, no 3 (2012),

[102] S. Ismail, « An “Arab Spring” — and Nervous Looks at the World Bank », Economic Governance for Health, 23 avril 2011.

[103] J. Yazigi, « Syria Beyond Conflict : The Economic Test », Opendemocracy.net, 29 mai 2012

[104] Nafeez Ahmed « Peak Oil, Climate Change and Pipeline Geopolitics driving Syria Conflict », The Guardian, 13 mai 2013.

[105] Michael Slackman, « Syrian Troops Open Fire on Protesters in Several Cities », The New York Times, 25 mars 2011.

[106] « Syrian Cabinet resigns amid Unrest », Al Jazeera, 21 mars 2011.

[107] « Assad Supporters “Loyal to Nation” », Ynet News, 29 mars 2011, http://www.ynetnews.com/articles/0,7340,L-4049313,00.html.

         « Syria Unrest : Pro-Assad Rallies in Damascus and Aleppo », BBC News, 29 mars 2011.

[108] « Syria Unrest : Shooting erupts in Seaport of Baniyas, BBC News, 10 avril 2011.

         « At least 19 Police killed in Syria Clashes », RIA Novosti, 8 avril 2011.

[109] Elizabeth A. Kennedy et Bassem Mroue, « Syria Accuses U.S. Of Inciting Unrest », Huffington Post, 8 juillet 2011.

[110] Patrick J. McDonnell, « Syria signs Arab League Deal to pull back Military », Los Angeles Times, 2 novembre 2011.

[111] « “By All Means Necessary !” : Individual and Command Responsibility for Crimes against Humanity in Syria », Human Rights Watch, 2011, http://www.hrw.org/sites/default/files/reports/syria1211webwcover_0.pdf.

[112] « Report of the Head of the League of Arab States Observer Mission to Syria for the Period from 24  December 2011 to 18 January 2012 », 27 janvier 2012, http://www.columbia.edu/~hauben/Report_of_Arab_League_Observer_Mission.pdf.

[113] « Syria : UN and Arab League consider Joint Observer Mission to try to stop Killings », United States News Centre.

[114] « Syrische Saraa Saleh : “Vechtende rebellen zijn slechte kopie van het regime” », MO, 29 décembre 2012.

[115] Rainer Hermann, « Abermals Massaker in Syrien », Frankfurter Allgemeine Zeitung, 7 juin 2012.

[116] Alfred Hackensberger, « In Syrien gibt es mehr als nur eine Wahrheit », Berliner Morgenpost, 23 juin 2012.

[117] David Enders, « Assad Backers reportedly make up 43 percent of Dead in Syria », Miami Herald, 3 juin 2013, http://www.miamiherald.com/2013/06/03/3431050/assad-backers-reportedly-m....

[118] « Insight — Military Intervention in Syria, post Withdrawal Status of Forces » (7-12-2011), Wikileaks, 6 mars 2012, https://wikileaks.org/gifiles/docs/1671459_insight-military-intervention....

[119] « Roland Dumas : les Anglais préparaient la guerre en Syrie deux ans avant les manifestations en 2011 », YouTube, http://www.youtube.com/watch?v=5vz5EKlI3fQ.

[120] Seymour M. Hersh, « Is the Administration’s New Policy benefiting our Enemies in the War on Terrorism ? », The New Yorker.

[121] Aram Karabet, « La révolution syrienne a échappé aux Syriens », L’Humanité, 12 août 2013.

[122] Adam Withnall, « Syria Crisis : First CIA-trained Rebel Unit about to join Fighting against Assad Regime, says President Obama », The Independent, 3 septembre 2013.

[123] « Syrie : la population manifeste contre les rebelles à Alep », RFI, 10 juillet 2013.

[124] « Syria Crisis : Cameron loses Commons Vote on Syria Action », BBC News, 30 août 2013.

[125] Patrick E. Tyler, « U.S. Strategy Plan Calls for Insuring No Rivals Develop A One-Superpower World », The New York Times, 8 mars 1992.

[126] Wesley Clark, « Democracy Now ! » (interview, 2007), YouTube, http://www.youtube.com/watch?v=bSL3JqorkdU.

[127] Tamsin Carlisle, « Qatar seeks Gas Pipeline to Turkey », The National, 26 août 2009.

[128] Amrit Naresh, « Syria’s Transit Future: All Pipelines lead to Damascus? », OpenOil, 28 mars 2012.

[129] Union pour la Méditerranée (Euromed), http://www.eeas.europa.eu/euromed/index_fr.htm.

[130] Glenn Kessler, « Hillary Clinton’s Uncredible Statement on Syria », The Washington Post, 4 avril 2011.