Une « autre banque » à l’épreuve de l’histoire

Table des matières: 
Études marxistes no. 102
Auteur: 
Charles Laisne

À l'heure d'une crise de plus en plus profonde du capitalisme, une crise qui bouscule les fondements mêmes de nos sociétés, des voix s'élèvent pour créer des sociétés (dont des banques) gérées « autrement », « éthiquement », des sociétés dont le but n'est plus le profit, mais une finalité sociale.

Une banque internationale est connue dans ce domaine, la Banque Triodos. Selon la banque elle-même, « la Banque Triodos est l'une des premières banques durables au monde. Notre mission est de mettre l'argent au service de changements sociaux, environnementaux et culturels positifs [35]. » Elle affirme vouloir « [continuer] à contribuer à une société plus durable et à encourager une utilisation plus responsable de l'argent au sein du secteur bancaire [36] ».

D'autres banques tentent plutôt de mettre l'accent sur la gouvernance. Ainsi, il est plutôt question d'être « transparent », « participatif », « honnête », « sobre » et « proche des gens » [37].

Ces institutions financières se veulent les moteurs d'un changement social, en faisant de la finance « autrement ». Pour Triodos, la Bourse est un outil, « tout dépend de ce qu'on en fait […]. [D]es entreprises […] font des choses intéressantes, socialement responsables et qu'il est pertinent d'encourager. Il n'y a donc pas de raison de considérer que la Bourse est d'office diabolique [38]. » Mieux vaut donc y investir (et s'y investir), mais de manière responsable, pour changer la finance « de l'intérieur ».

Telles sont les deux motivations fondamentales des fondateurs de ces banques : « changer le monde » à travers l'économie et gérer les institutions financières « autrement », en étant proche des clients. Cette autre gestion permettrait de mettre fin aux excès des banques traditionnelles.

Pour approfondir notre questionnement (« une autre banque est-elle possible ? »), nous allons nous appuyer sur l'histoire.

La Banque belge du Travail

Nous n'avons pas la prétention de reprendre dans cet article toute l'histoire de la banque. Nous nous appuyons sur certains éléments de cet exemple historique pour tenter d'apporter un regard critique sur le phénomène décrit en introduction.

À l'origine, la coopération

L'origine de la banque socialiste est à trouver dans le mouvement coopératif. Ce mouvement, né dans la deuxième moitié du 19e siècle, prend forme à la suite de la révolution de 1848 et au bouillonnement social qui l'accompagne. Les conditions matérielles des ouvriers sont alors déplorables, ce qui les pousse à s'organiser pour acheter en gros les biens de première nécessité. L'idée sous-jacente est la suivante : « Comme consommateurs, les ouvriers sont victimes de l'exploitation de leur salaire par le commerce. Comme producteurs, les ouvriers sont victimes de l'exploitation de leur travail par le capital [39]. » Le mouvement coopératif tente de s'implanter en Belgique dès les années 1850. Il connaît de nombreux échecs jusque dans les années 1870. Les ouvriers font l'essai de sociétés coopératives de consommation, mais aussi de production. L'Internationale défend l'idée de coopératives de consommation en Belgique.

En 1873, le Code de commerce libéralise la création des sociétés et permet la création de sociétés coopératives (SC) comme dans d'autres États (Prusse, Angleterre). Selon Guillery, député libéral, la société coopérative permet « de rien, faire quelque chose, de cet être faible [l'ouvrier NDLR], impuissant dans son ignorance, dans son inexpérience, dans son isolement, faire un homme. Élever l'ouvrier par le sentiment de sa force née de la solidarité avec ses frères ; tracer la route du perfectionnement moral, source d'une amélioration dans la condition sociale […] : tel est le but de quelques hommes qui ont cru trouver dans la société coopérative la solution des grands problèmes sociaux [40]. »

C'est dans ce contexte que naît en 1881 le Vooruit dans le monde socialiste gantois. Le Vooruit sera le modèle de la coopérative de consommation, elle-même « mère de la coopération » pour reprendre l'expression de Jean Puissant. Ce modèle est intéressant à double titre : d'une part, c'est ce modèle qui inspirera d'autres sociétés coopératives socialistes comme la célèbre Maison du Peuple à Bruxelles ; d'autre part, c'est à partir du Vooruit que la Banque belge du travail (BBT) fut créée.

Le Vooruit se développe rapidement et spectaculairement : de 110 coopérateurs à sa fondation, le Vooruit en compte 5 908 en 1894 ; d'une boulangerie en 1881, le Vooruit comprend 8 épiceries, 5 pharmacies et d'autres magasins (notamment un « super-Vooruit », sorte d'ancêtre des grandes surfaces actuelles) en 1900.

À travers le Vooruit, on peut comprendre le fonctionnement d'une coopérative ouvrière : un ouvrier pouvait devenir membre de la société coopérative et faire des achats (de pain, au départ) à bon marché. Pas de dividende sur les bénéfices de la SC, mais en revanche, des ristournes sont attribuées aux coopérateurs, ce qui leur permet de faire des achats à bon marché dans les autres services bientôt ouverts de la coopérative (épicerie, pharmacie, etc.).

Le Vooruit allie aussi deux objectifs des socialistes : l'amélioration immédiate des conditions matérielles des ouvriers (au départ en leur vendant du pain, par d'autres choses ensuite) et la lutte politique (avec le POB). Celle-ci prend la forme de l'activisme politique classique (meetings, articles de presse) et aussi de soutien matériel au Parti ouvrier (en le finançant) et à ses luttes (comme l'envoi de pain à des grévistes). La réussite de ces objectifs fait apparaître ce type de coopérative sous un jour très favorable, ce qui explique la création entre 1885 et 1888 de 14 sociétés coopératives dans le Borinage, ou de 19 coopératives entre 1886 et 1889 dans la région liégeoise par exemple [41].

Grisés par le succès économique des coopératives, les coopérateurs gantois, sous la houlette d'Edouard Anseele, ont des projets plus ambitieux : s'attaquer à la grande production pour pouvoir alimenter les coopératives de consommation, et au final créer des entreprises qui mettront le pouvoir économique (production et consommation) aux mains de la classe ouvrière.

Si c'est à Gand que cette évolution se produit, ce n'est pas dû au hasard. Beaucoup insistent à juste titre sur l'influence importante d'Edouard Anseele, fondateur du Vooruit et véritable « capitaine d'industrie » comme le surnomme Fernand Baudhuin [42]. En revanche, le développement phénoménal du Vooruit, sa croissance ininterrompue depuis sa fondation expliquent sans doute mieux ce passage de sociétés coopératives vers la grande production. Ce n'était plus seulement une coopérative, c'était « le monde du Vooruit ».

Ce monde était constitué de petites coopératives de production (cependant insuffisantes pour les projets d'Anseele) qui alimentaient le Vooruit. Le Vooruit disposait en outre de capitaux, grâce à ce que Guy Vanschoenbeek appelle « la phase primitive d'accumulation de capitaux en coopérative [43] ».

Deux choix s'offrent alors aux dirigeants du Vooruit pour continuer et accélérer leur expansion : soit ils attendent pour investir l'accumulation d'un capital suffisant par la méthode coopérative classique (impossible selon Éliane Soutar, une juriste française analysant le système de Gand dans sa thèse de doctorat [44]) ; soit ils font appel à du capital privé, provenant d'autres acteurs économiques (méthode capitaliste « classique »). C'est cette deuxième voie qui a été suivie par les socialistes gantois. Sur base d'une SC existante, la première Société anonyme ouvrière est créée à Gand : les Filatures et tisserands réunis (FTR) en 1910, suivie deux ans plus tard par La Nouvelle Linière du Canal. Ces deux entreprises fournissaient aussi bien des coopératives que des magasins « bourgeois » [45].

Mais pour développer un secteur industriel, il faut davantage : une banque.

La fondation de la Banque belge du travail

Un autre fait a une influence cruciale dans le processus amenant des dirigeants socialistes à créer une banque : l'épargne ouvrière devient de plus en plus importante. La Coopération, organe du mouvement coopératif socialiste, estime par exemple que « notre classe [à nous ouvriers] prise dans son ensemble est peut-être plus riche que celle de la bourgeoisie [46] ». En 1895-1896, 40 % des dépôts à la CGER (créée en 1865) provenaient de milieux ouvriers [47]. Les socialistes doivent donc trouver une solution pour utiliser ces fonds disponibles : impossible pour eux de laisser cette épargne entre les mains des banques capitalistes. En conséquence, il faut rassembler cet argent pour l'investir [48].

Raoul Miry (économiste, socialiste, professeur à l'Université de Gand) souligne l'absence d'unanimité parmi les penseurs socialistes concernant la création de banques ouvrières [49]. Selon lui, Marx se serait opposé aux banques ouvrières, tandis que d'autres penseurs font remarquer que les conditions ont changé et évolué. La question devient dès lors : « Faut-il laisser aller les choses pour attendre le moment final de l'écroulement de la société capitaliste tel que Marx le prophétisait ? Ou vaut-il mieux centraliser les épargnes ouvrières, les gérer soi-même au lieu de les confier à des institutions bourgeoises, les utiliser de telle façon qu'elles collaborent aux efforts politiques, culturels, syndicaux et coopératifs déployés par le Travail dans son mouvement d'émancipation [50] ? »  La réponse de Miry, dans la lignée de celle d'Anseele, est d'être réaliste, qu'il vaut mieux « petit à petit, en attendant et sans perdre de vue le grand but de l'émancipation finale du Travail, arracher au capitalisme des réformes et une partie de son pouvoir [51] ». Pour cela, il faut « opposer à la puissance acquise par la banque omnipotente, la puissance solidaire du capital d'épargne réuni de tous les travailleurs salariés [52] ». Dans l'idée d'Anseele, la création d'une banque ouvrière est une étape nécessaire en vue de créer un groupe industriel puissant, capable de « tisser le linceul des capitalistes ». En clair, la centralisation de l'épargne socialiste et son réinvestissement doivent permettre de prendre le contrôle de l'économie capitaliste. Seule une organisation centralisée et ramifiée, telle une banque, peut permettre de drainer des capitaux afin de les investir et d'offrir aux entreprises le crédit dont elles ont besoin [53]. Car comme le remarque Pierre Joye, « L'industriel isolé qui veut se procurer des capitaux n'a, en effet, aucune possibilité de placer lui-même des actions dans le public. Il doit s'adresser aux banques qui disposent de nombreuses agences et qui sont en relation avec les agents de change auxquels s'adressent souvent les épargnants [54]. »

Dans l'idée d'Anseele, il fallait utiliser les armes des capitalistes (la banque, le capital financier) pour battre le capitalisme. La BBT « devait avoir pour but de donner un centre nerveux aux affaires du groupe socialiste existant ou à créer [55] ». En mars 1913, des Gantois entreprenants fondèrent la BBT, sans l'accord du POB ni de la Fédération des Sociétés Coopératives (FSC) [56].

Évolution de la banque : diversification de ses activités
Quels secteurs d'activités ?

Le bilan augmente très fortement. De 2,4 millions de francs en 1913, il passe à 732,5 millions de francs en 1933 (date du dernier rapport à l'AG). Le portefeuille de titres augmente également en chiffres absolus, mais reste relativement stable : il ne dépasse que rarement 20 % du bilan.

Nous relevons deux mouvements dans le cadre de la diversification de ses activités. Tout d'abord, une diversification que l'on pourrait qualifier d'horizontale, c'est-à-dire une diversification des secteurs dans lesquels les investissements sont réalisés. Cela se marque surtout après la Première Guerre mondiale et durant la décennie 1920.

Le groupe se caractérise également par une diversification verticale : dans un secteur donné, le groupe va investir afin de pouvoir intervenir à tous les stades de la production. Ceci se marque très fortement dans le secteur phare du groupe, le secteur textile : au départ limités à des entreprises de transformation de matières premières en produits finis, les investissements vont peu à peu se diversifier afin de prendre en compte toute la chaîne de production, de l'origine (matière première) jusqu'à la vente. Ainsi, à côté des entreprises de filature et de tissage, vont apparaître des entreprises de transformation en produit fini, de vente et exportation à l'étranger, ainsi que des entreprises de production de matières premières. Ainsi, non seulement les usines rouges pouvaient être actives dans tous les stades de la production, mais, en outre, les promoteurs du système gantois n'étaient plus dépendants d'entreprises capitalistes pour leur fourniture en matières premières ni pour l'écoulement de leur production [57].

Comment s'agrandissait la BBT ?

Au fil du temps, les socialistes gantois ont créé un petit empire « rouge » mêlant différents types d'entreprises et de sociétés. Il faut distinguer deux grands sous-groupes dans les entreprises du groupe gantois : d'une part les « usines rouges », contrôlées majoritairement par les socialistes (par leurs entreprises) et censées fonctionner de manière différente des entreprises capitalistes « classiques » ; et d'autre part, des entreprises tout à fait « classiques » dans lesquelles les socialistes avaient des intérêts.

Au début de son activité, le groupe BBT se concentrait essentiellement sur la création « d'usines rouges », d'entreprises totalement contrôlées par les socialistes gantois. Cela pouvait se faire de diverses manières.

Premièrement, les entreprises créées de toutes pièces par les socialistes gantois, par le Vooruit, ou la BBT.

Deuxièmement, des entreprises déjà existantes reprises ou rachetées par les socialistes gantois à travers la BBT étaient « transformées » en usines « rouges ». Le cas de la Bonneterie Victor Ameye est éclairant. Lors de la constitution de cette SA, 420 actions de capital de 500 francs furent créées. Les Filatures en Tissages réunies (FTR) en recueillaient 200, Victor Ameye 200 autres, et les 20 restantes furent vendues en Bourse. À côté de ces 420 actions de capital, 420 actions de dividende furent aussi émises (voir ci-dessous). Elles étaient détenues par la BBT. On voit ici très clairement le rôle et l'importance de l'institution financière dans l'esprit des socialistes gantois dans le cadre de leur volonté d'expansion : elle devait être la clé de voûte permettant d'accueillir des participations dans des entreprises existantes.

Troisièmement, le groupe fonctionnait également par réorganisation et fusion des entreprises existantes pour créer de nouvelles sociétés.

Par la suite, la BBT a pris des participations dans d'autres entreprises, sans pour autant les contrôler. Dans l'état du portefeuille au 31 décembre 1933, on peut remarquer que la banque a par exemple 250 actions de 500 francs dans la SA Banque de Paris et des Pays-Bas, 30 parts sociales d'une valeur de 500 francs dans la SC Crédit maritime belge, ou encore 104 actions de capital de la Société immobilière au Kivu. Hormis la banque, d'autres entreprises du groupe procèdent également de la même manière. La Compagnie du Ruzizi (entreprise coloniale) par exemple a pris des participations dans d'autres entreprises coloniales : Tabarudi, Cotafor, Syndicat minier africain par exemple [58].

On voit ici une autre caractéristique du groupe BBT : la cascade de participations. Les entreprises détenues en partie ou totalement par la BBT pouvaient prendre des participations dans d'autres SA. Ceci a eu pour conséquence des participations en cascade, rendant complexe la lecture du groupe BBT. Avec un capital de départ assez peu élevé, cela permet de contrôler un groupe industriel très important. Cette méthode était exactement celle de la Société Générale de Belgique [59].

Contrôle du groupe

Comment agrandir le groupe tout en conservant le contrôle de celui-ci ? Cette question était cruciale dans l'idéologie et l'argumentation des socialistes gantois. Deux mécanismes permettaient de conserver théoriquement le contrôle des activités du groupe entre les mains des socialistes et surtout de la société mère : le Vooruit.

Les actions de dividende

Dans un maximum de sociétés créées dans le groupe BBT (et en premier lieu, la BBT elle-même), des actions de dividende étaient créées, en général en nombre équivalent aux actions de capital. Ces actions de dividende, contrairement à celles de capital, n'étaient pas librement cessibles. Pour le reste, les deux types d'actions avaient les mêmes droits (participation aux bénéfices, et surtout vote lors des AG des actionnaires).

Ces actions de dividende étaient attribuées au Vooruit, ou à d'autres sociétés majoritairement détenues par le Vooruit, telle la BBT, ce qui permettait de garder une influence majoritaire (ou à tout le moins prépondérante) dans les AG des actionnaires des différentes sociétés du groupe. En procédant de la sorte, les fondateurs de la BBT s'assuraient un contrôle sur les sociétés du groupe.

La concentration de pouvoir

La prise de participation de la BBT dans le capital de nombreuses entreprises lui donnait le droit de siéger dans le Conseil d'administration (CA) de celles-ci. Sur le total des sièges dans les CA des sociétés du groupe, les mandataires de la banque (32 au total) contrôlaient 198 mandats sur 278. C'est-à-dire que 43 % des administrateurs contrôlaient 71 % des mandats du groupe. Mais ce n'est pas tout. Nous pouvons également constater qu'Anseele et ses proches collaborateurs se taillaient la part du lion : à quatre (Vleurinck, Heckers, Anseele et D'Asseler), les véritables dirigeants de la BBT contrôlaient 89 mandats (respectivement 26, 25, 21 et 17), soit 32 % de tous les mandats du groupe. Le cumul des mandats est important en nombre, mais aussi en responsabilités. À titre d'exemple, notons qu'Anseele était président de 14 entreprises (toutes les entreprises les plus importantes du groupe) ou que Vleurinck était administrateur délégué de dix sociétés et président d'une autre société.

On peut donc constater l'hypercentralisation du groupe gantois. Quelques administrateurs de la BBT se répartissent le contrôle du groupe, et emmagasinent au passage des sommes faramineuses : « Vleurinck a gagné 3,2 millions de francs de 1925 à 1932 ; Heckers, plus de 4 millions de 1926 à 1933 ; D'Asseler 2,2 millions de francs de 1925 à 1932, en plus de ses honoraires d'avocat. Quant à Anseele, il a gagné 2,1 millions de 1925 à janvier 1934 […] » [60]. Le salaire d'un comptable à la BBT était de 21 775 francs en 1929… [61]Si on ajoute à cela le fait que le groupe BBT avait fondé une entreprise coloniale, on comprend que la BBT ne faisait que copier les holdings « classiques ».

La faillite et ses conséquences

La BBT fit faillite en 1934. La situation économique de la Belgique eut un impact sur les entreprises patronnées par la Banque. Celles-ci, par ailleurs, souffraient de graves défauts financiers (sous-capitalisation, endettement, immobilisations trop importantes, peu rentables, etc.), que la crise économique aggrava. La situation fragilisée des entreprises du groupe eut à son tour un impact sur la santé financière de la société mère, la banque, notamment par un recours massif au crédit. Par ailleurs, celle-ci était déjà fragilisée par des problèmes financiers (capital non libéré, banque mixte non saine) et se devait de réagir. La concentration des pouvoirs entre les mains de quelques-uns, couplée à leur témérité et à leur amateurisme empêchait tout changement radical dans la politique de la Banque et du groupe industriel socialiste. Dès lors, le groupe industriel ne pouvait qu'aller à sa perte, et c'est ce qui advint : la Banque ferma ses guichets le 28 mars 1934.

La faillite de l'institution financière socialiste faillit emporter l'épargne des ouvriers et les organisations socialistes (syndicats, mutuelles, coopératives) avec elle. Il fallut une intervention du gouvernement catholique-libéral à destination des épargnants (et non des organisations socialistes) pour pouvoir sauver la situation. La presse antisocialiste s'en donna bien évidemment à cœur joie.

Les conséquences de la faillite de la BBT ont dépassé le cadre du mouvement socialiste et de la banque ouvrière. En effet, à peu près au même moment, une autre institution bancaire (l'Algemene Bankvereniging), liée au Boerenbond, se trouva également en difficulté [62]. Cette banque était de plus grande ampleur que la BBT : il s'agissait alors du troisième groupe bancaire belge [63].

La réaction du public a été un mouvement de panique. Le public s'est empressé d'aller retirer ses dépôts des institutions financières. Tout le système bancaire et de dépôts menaçait de s'effondrer.

Le gouvernement de Broqueville fit signer au Roi un arrêté royal fondamental relatif aux banques : l'arrêté royal no 2 du 22 août 1934 [64]sonna le glas, en principe du moins, des banques mixtes. Les activités de dépôts et d'investissement des banques ne pouvaient plus être réunies dans la même entité juridique [65].

La deuxième conséquence a été le contrôle sur les institutions bancaires. Le gouvernement Van Zeeland promulgua l'arrêté royal no 185 du 9 juillet 1935 sur le contrôle des banques et le régime des émissions des titres et valeurs [66]. Cet arrêté instaure des règles en matière de capital, indépendamment de la forme juridique de la banque ; une commission bancaire est également instituée dont le rôle sera de contrôler l'activité des banques.

La COB - coopérative bancaire du mouvement ouvrier chrétien

 Le mouvement chrétien a aussi disposé de ses institutions d'épargne. Au fil du temps, de restructurations en centralisation, deux grandes institutions financières ont subsisté : la KBC (qui contient un reste des institutions financières du Boerenbond) et la BACOB (la banque du MOC/ACW). Nous nous pencherons brièvement sur cette deuxième institution, car elle fait également l'actualité malgré elle en raison de ses liens avec ARCO (la coopérative qui détenait les participations du MOC/ACW dans Dexia et qui défraie en ce début d'année 2013 la chronique). Les évolutions que connurent les coopératives du mouvement ouvrier chrétien étant semblables à celles du mouvement ouvrier socialiste, nous nous permettrons de ne pas revenir abondamment sur celles-ci.

La création de la Coopération ouvrière belge (COB)

Après les premiers succès des coopératives du POB, et pour endiguer l'influence croissante des socialistes au sein de la classe ouvrière (et aussi des paysans), les catholiques réagirent en créant leurs coopératives [67]. Tout comme les coopératives socialistes, les coopératives du mouvement ouvrier chrétien étaient fortement dispersées, disposaient d'un ancrage local et couvraient différentes sortes d'activités (coopérative de consommation, caisse d'épargne, café, etc.). Une différence fondamentale existait pourtant entre les coopératives socialistes et les coopératives chrétiennes : les secondes n'avaient pas pour stratégie de changer la société à travers les coopératives. Ceci est illustré par la société « coopérative » L'économie. Cette société était une société anonyme fondée (en 1910), gérée et contrôlée par des notables chrétiens (bourgeois et nobles) du Limbourg. Pas de participation ou d'engagement des ouvriers. Pas d'idéologie politique de renversement du capitalisme non plus [68].

Cependant, la nécessité de centralisation était identique. Après la Première Guerre mondiale, une première tentative eut lieu, sous la pression du Père Rutten et de la CSC : ainsi fut créée la Coopération belge, fédération des coopératives indépendantes du mouvement ouvrier chrétien. Il apparut vite que les coopératives chrétiennes étaient destinées à ramener des fonds au MOC (qui ne disposait pas de ressources propres). Cette première centralisation (en ce qui concerne les caisses d'épargne) fut complétée en 1935 par la création de la COB – Caisse centrale de dépôts, institution financière et de dépôts centralisée. Comme souvent, la crise dans le secteur bancaire (ainsi que la législation qui a suivi) fut à l'origine d'un coup d'accélérateur en matière de centralisation.

De la COB à Dexia, en passant par la Bacob

À la fin de la Seconde Guerre mondiale, le mouvement coopératif déclina dans tous les secteurs de la consommation et de la production. En revanche, les seuls secteurs coopératifs qui se développèrent durant cette période furent les caisses d'épargne et les assurances. Dans le secteur coopératif chrétien, le poids relatif des coopératives de consommation était moins important, ce qui a poussé à l'investissement du mouvement ouvrier chrétien dans la COB et les Assurances populaires (encore actives maintenant [69]). Mais l'idéal coopératif (notamment des caisses d'épargne proches des ouvriers chrétiens) a été sacrifié sur l'autel de la recherche du profit.

Une fois la COB fondée, elle grandit petit à petit de la fin de la Seconde Guerre mondiale jusque dans les années 1980 où elle acquit une nouvelle structure.  Dans les années 1980, la COB était la troisième caisse d'épargne privée du pays [70]. En 1963, les montants des dépôts étaient de 6,9 milliards de francs ; en 1985, ils étaient de 236,4 milliards de francs.

Ceci ne s'était pas fait en conservant une approche coopérative « classique », mais au contraire, en copiant les méthodes des banques « traditionnelles » : les services de la COB s'étendirent, les caissiers à guichet unique laissèrent leur place à des agences polyvalentes, proposant des produits de plus en plus nombreux, les dirigeants s'attachèrent à la recherche du profit, au moyen d'investissements dans des entreprises (dont la tentative avortée de participer à Gevaert en 1974) [71].  Néanmoins, la structure gardait une forme juridique coopérative.

Le statut de caisse d'épargne [72]est un frein au développement de la COB. C'est pourquoi elle obtint le statut de banque d'épargne en 1986 puis de banque commerciale en 1994. Elle profita alors de la fin de l'obligation (en 1993) de scinder les banques d'épargne des banques d'investissement pour regrouper ses activités et choisit à ce moment le nom de BACOB.

La BACOB prit ensuite part au capital de Dexia en 2001 et vit ses activités absorbées dans la nouvelle banque qui avait pour but de rivaliser avec les grandes banques européennes. La suite est une affaire connue…

Un débat dans le mouvement ouvrier

Avant de conclure, un rapide détour par le débat d'idées s'impose : l'attitude du mouvement ouvrier envers ces sociétés coopératives n'est en effet pas unanime.

Au sein de la Première Internationale ouvrière, un débat opposait ceux qu'on appelait des « proudhoniens » aux « marxistes ». Les premiers préconisaient des réformes et une conquête légale du socialisme notamment par des coopératives et des « banques du peuple » [73]. Les tenants des coopératives argumenteront à juste titre que le développement du mouvement coopératif a permis de financer les partis ouvriers. Il a également permis d'améliorer les conditions matérielles des ouvriers vivant dans des conditions souvent déplorables.

Marx et Engels ne réprouvaient pas en soi les coopératives [74], mais mettaient la lutte (politique) de classes en avant. Pour citer Jules Guesde (1901), « la coopération, dis-je, n'est pas le moyen — ou elle ne peut être qu'un des moyens — si les coopératives apportent leur concours au Socialisme militant. Oui, les coopératives ne valent que pour battre monnaie, pour fournir des armes et des munitions au parti de la classe ouvrière [75] ».

Plus tard, Lénine reconnut la force des coopératives, et put voir en elle « une vraie tranche de socialisme ». Mais continuait-il, « tant que la bourgeoisie détient le pouvoir, les coopératives de consommation ne représentent vraiment pas grand-chose, ne garantissent aucun changement sérieux, n'introduisent aucune modification radicale et détournent même parfois l'attention de la lutte sérieuse pour la révolution […]. Les socialistes doivent […] savoir distinguer la partie du tout et réclamer dans leur mot d'ordre le tout [le socialisme] et non la partie [les coopératives] […] [76]. »

On comprend donc que le développement des SC et du mouvement coopératif n'a pas remis en cause dans ses fondements mêmes le système capitaliste. Les SC sont simplement rentrées en concurrence avec les entreprises capitalistes classiques.

En Belgique et plus spécifiquement dans le mouvement ouvrier socialiste, en investissant dans des coopératives, le mouvement ouvrier a confondu la fin et les moyens. Le rôle des coopératives et des œuvres économiques a fini par passer au premier plan. Cela a amené une grande dépolitisation des organisations politiques socialistes. Ainsi, le succès des coopératives était tel qu'il était devenu l'épine dorsale du mouvement socialiste belge dès avant la Première Guerre mondiale [77]. Plus critique, De Man estimait (comme De Brouckère) que « le mouvement coopératif a, pour ainsi dire étouffé les autres formes d'organisation ouvrière [syndicale ou politique, NDLR] », ce qui a conduit à un « crétinisme coopératif [78] ».

Par rapport à l'idée même de la création d'une banque ouvrière, une première critique était parfaitement formulée par Vandervelde lui-même : « À quoi servirait-il de conquérir le monde, si nous devions y perdre notre âme [79] ? » On critiquait en effet le grand écart entre la doctrine socialiste et la fondation d'une banque ouvrière, chargée d'investir l'épargne ouvrière, à la manière des autres banques capitalistes. Aucun débat de fond n'a réellement eu lieu officiellement au sein POB [80]. En revanche, en coulisse [81], se déroula un débat intense.

Conclusion

Quels enseignements tirer de cet aperçu historique ? Revenons à notre interrogation de départ : une autre banque est-elle possible ?

Tout d'abord, les sociétés coopératives et autres entreprises ouvrières ont, en se développant, fini par copier les méthodes des sociétés capitalistes. Dans le capitalisme, une société, même coopérative, reste une société avant tout.

Comme le dit Guesde, « actuellement [en 1901, NDLR], presque toutes nos coopératives sont obligées, par le milieu capitaliste, à faire du capitalisme, car, au lieu de distribuer à leurs membres, au prix coûtant, elles vendent, et sont de plus en plus contraintes de vendre à des tiers, en vue d'un profit. […] Qu'il y ait des exceptions, soit. Mais, en général, vous êtes de plus en plus condamnés, par un milieu basé sur la concurrence, à chercher des moyens d'existence et de développement en dehors de la distribution des produits ; […] en un mot, n'étant plus ainsi que de nouveaux grands magasins, constitués par de petits actionnaires ouvriers, au lieu de grands magasins constitués par de gros actionnaires bourgeois.

Telle est la réalité. Il ne s'agit pas de s'illusionner et de s'emballer ; voilà ce qu'est et ce que sera de plus en plus la coopération, qu'on voudrait nous donner pour le Socialisme qui vient. S'imaginer qu'il puisse en être autrement dans la société actuelle, ce serait rentrer dans l'utopie d'autrefois […] [82]. »

En définitive, l'expérience historique belge ne plaide pas en faveur d'une confiance aveugle dans des banques voulant changer le monde et investissant l'épargne des travailleurs. Ou ces banques n'influencent pas (ou très faiblement) le cours des événements, ou elles finissent par « perdre leur âme ». En voulant conquérir le monde, les SC et les œuvres économiques du POB (dont la BBT) sont un témoin privilégié de ce choix cornélien : soit elles restaient confinées à un anonymat et à un faible rayon d'activités, soit elles se développaient et finissaient par copier les entreprises capitalistes.

Charles Laisne (laisne.charles at gmail.com) est historien.


[36]    « Résultats annuels 2011 », www.triodos.be.

[37]    Voir par exemple, « Les 12 valeurs de New B », www.newb.coop/fr/over-newb.aspx.

[38]    J.-P. Duchateau, « Est-il temps d'entrer ou de retourner en Bourse ? », La Libre Belgique, 21 déc. 2012, p. 53.

[39]    L. Bertrand, Histoire de la Coopération en Belgique, I, Bruxelles, 1902, p. 192, cité par J. Puissant, « La coopération en Belgique. Tentative d'évaluation globale », RBHC, 22, 1991, p. 32.

[40]    Documents parlementaires, Chambre des représentants, session 1870-1871, p. 174.

[41]    J. Puissant, op. cit., p. 42 et s.

[42]    F. Baudhuin, Histoire économique de la Belgique. 1914-1939, t. II, Bruxelles, 1946, p. 212 et s.

[43]    G. Vanschoenbeek, « En toch draait ze ! Het verhaal van de koöperative weverij van Vooruit te Gent 1903-1919 », RBHC, 22, 1991, p. 372.

[44]   E. Soutar, Le système de Gand : Essai sur les Sociétés Anonymes Ouvrières de Belgique, Lille, 1935.

[45]   G. Vanthemsche, « Des caisses d'épargne régionales à Coop-Dépots », E. Witte, R. De Preter, Histoire de l'épargne sociale, Bruxelles, 1989, p. 180.

[46]   La Coopération, 1er août 1911, p. 2, cité par G. Vanthemsche, « Des caisses d'épargne régionales à Coop-Dépôts », op. cit., p. 176.

[47]   R. Miry, Essai sur la Société Anonyme Ouvrière, Gand, 1930, p. 182.

[48]   G. Vanthemsche, « Des caisses d'épargne régionales à Coop-Dépôts », op. cit., p. 175 et s.

[49]   R. Miry, op. cit., p. 176 et s.

[50]   R. Miry, op. cit., p. 181.

[51]   Ibid.

[52]   Ibid.

[53]   E Soutar, op. cit., p. 37-38 ; J. Cottenier, P. De Boosere, Th. Gounet, La Société Générale. 1822-1992, Bruxelles, 1989, p. 22 et s.

[54]   P. Joye, Les trusts en Belgique. La concentration capitaliste, 2e éd., Bruxelles, 1960, p. 88.

[55]   F. Baudhuin, Histoire économique de la Belgique. 1914-1939, t. II, Bruxelles, 1946, p. 175.

[56]         Pour davantage d'informations sur la FSC : H. Legros, « Les structures de la coopération socialiste, 1900-1940 », RBHC, 22, 1991.

[57]   Voir les nombreux exemples cités dans P. Joye, op. cit.

[58]   G. Vanthemsche, « Des caisses d'épargne régionales à Coop-Dépôts », op. cit., p. 204.

[59]   P. Joye, op. cit. ; J. Cottenier, P. De Boosere, Th. Gounet, op. cit.

[60]   G. Vanthemsche, « Des caisses d'épargne régionales à Coop-Dépôts », op. cit., p. 214.

[61]   Amsab, BBT, PV du Comité de direction, 15 janvier 1929.

[62]   Pour une analyse des difficultés que connut ce groupe bancaire, voyez : F. Baudhuin, op. cit., p. 184 et s.

[63]   G. Kurgan-Van Hentenryk et S. Tilman, « Les banques locales et régionales en Belgique », dans M. Lescure et A. Plessis (dir.), Banques locales et banques régionales en Europe au XXe siècle, Paris, 2004, p. 61 et s.

[64]   Arrêté royal du 22 août 1934 relatif à la protection de l'épargne et à l'activité bancaire, Moniteur belge, 24 août 1934, p. 4483.

[65]   X, « La réforme financière et bancaire en Belgique », dans Banque nationale de Belgique — Service des études économiques, Bulletin d'information et de documentation, 25 août 1934, Bruxelles, 9e année, Vol. II, 4, p. 91 et s.

[66]   Arrêté royal du 9 juillet 1935 sur le contrôle des banques et le régime des émissions de titres et de valeurs, Moniteur belge, 10 juillet 1935, p. 4356 et s.

[67]  J. Puissant, op. cit., p. 50

[68]  J. Van Bouchaute, « Het algemeen christelijk werkersverbond en de coöperaties (1924-1935) », Revue belge d'histoire contemporaine, 1991, pp. 133 et ss.

[69]  Voir www.lap.be

[70]  J. Puissant, op. cit., p. 65

[71]  R. Ramboer, « Dexia et le groupe Arco : du curé au marché », Solidaire, 30 novembre 2011

[72]  La caisse d'épargne est « à l'origine [un] établissement public ou mutuel (sous forme de coopération entre fondateurs) qui recueille des dépôts de toute nature sous la forme de compte d'épargne pour prêter ses fonds à des particuliers à usage simple (comme des crédits hypothécaires) ». « Caisse d'épargne », Glossaire, www.gresea.be.

[73]   J. Droz, L'internationale ouvrière de 1864 à 1920, www.marxists.org.

[74]   « Marx et moi nous n'avons jamais douté que, pour passer à la pleine économie communiste, la gestion coopérative à grande échelle constituait une étape intermédiaire. », Engels, Lettre à Bebel, 20-23 janvier 1885, www.marxists.org.

[75]  J. Guesde, La coopération socialiste. Discours au Congrès de Paris 1901, www.marxists.org.

[76]   Lénine, « Le dernier mot de la tactique de l'Iskra ou la comédie des élections comme un stimulant de plus à l'insurrection », Œuvres, t. 9 (juin-novembre 1905), Moscou, 1966, p. 383-384.

[77]   M. Liebman, Les socialistes belges 1885-1914. La révolte et l'organisation. Histoire du mouvement ouvrier en Belgique, III, Bruxelles, 1979, p. 187.

[78]   H. De Man, cité par M. Liebman, op. cit., p. 191.

[79]   E. Vandervelde, Le POB 1885-1925, Bruxelles, 1925, p. 269.

[80]   G. Vanthemsche, « Des caisses d'épargne régionales à Coop-Dépôts », op. cit., p. 222 et s.

[81]   Comme en témoignent les courriers envoyés par François Gelders au Conseil général du POB. Amsab, Commission d'enquête du POB concernant la Banque Belge du travail, 22, Correspondance de François Gelders.

[82]   J. Guesde, op. cit.