Une nouvelle phase politique

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Études marxistes no. 107
Auteur: 
Herwig Lerouge

Les voix des élections belges du 25 mai étaient à peine comptées que, déjà, l’annonce de nouvelles restrictions à la hauteur de 14 milliards envahissait la Une des journaux, reléguant les promesses électorales aux oubliettes. Quelques jours après les élections, la chaîne de distribution Delhaize annonçait un vaste plan de restructuration avec la fermeture annoncée de quatorze magasins, 2 500 pertes d’emplois. On apprend que 3 000 emplois sont menacés à bpost, que l’entreprise sidérurgique ESB, appartenant au groupe allemand GMH, va fermer son site de Seraing. L’emploi de 250 personnes est menacé. Tout cela a été soigneusement reporté au-delà de l’échéance électorale. L’amende infligée à la banque BNP Paribas a révélé au grand jour le total manque de contrôle de l’État belge sur un groupe dont il est pourtant l’actionnaire principal à hauteur de 10 %. Et on a appris aussi que la Belgique compte la plus forte « densité de millionnaires » de l’Union européenne : un millionnaire sur cent personnes. Pas étonnant que 1 % des Belges possède 17 % de toutes les richesses du pays. Dans ce domaine — l’inégalité croissante de la répartition des richesses —, l’économiste Thomas Piketty a provoqué un débat mondial avec son livre Le Capital au XXIe siècle. Dans ce numéro d’Études marxistes, Henri Houben passe en revue les principales révélations de cet ouvrage majeur et en tire aussi des leçons marxistes.

Pourtant ce ne sont pas les plus riches qui seront visés par les prochaines mesures d’austérité qu’on nous annonce déjà dans tous les domaines. Les élections ont présenté des résultats particuliers. Au nord, un électeur sur trois a voté pour les nationalistes de la N-VA (qui a surtout récupéré des votes qui allaient auparavant au parti d’extrême droite Vlaams Belang), tandis qu’au sud c’est le parti libéral MR qui a progressé parmi les partis traditionnels.

Ce qui risque d’arriver est décrit dans l’article sur les « contrats de compétitivité » où Jo Cottenier met à nu les nouveaux plans de la chancelière Merkel et des autres dirigeants européens pour serrer la vis en matière de salaires, emplois et pensions. Il s’agit d’un nouveau TSCG, non pas budgétaire mais socio-économique, qui veut figer dans un carcan européen la spirale vers le bas de nos droits sociaux.

Heureusement, le 25 mai a créé aussi une bonne surprise. Avec l’élection de deux députés fédéraux et de six députés régionaux, pour la première fois depuis trente-trois ans (les écologistes en 1981), une nouvelle famille politique a fait son entrée dans les parlements : le PTB. Vingt-huit ans après le départ des derniers députés du Parti communiste (qui avait fait son entrée en 1926 à la Chambre avec Joseph Jacquemotte), la gauche marxiste signe son retour dans l’enceinte du Parlement. Pour la première fois depuis trente ans, une voix de gauche conséquente se fera entendre dans le débat parlementaire belge, à contre-courant de l’étouffante pensée unique néolibérale. Cette élection brise aussi l’apartheid linguistique qui règne dans notre pays, car les élus fédéraux du PTB — seul parti national au Parlement — Raoul Hedebouw et Marco Van Hees ne se définissent pas comme représentants de leur communauté linguistique, mais comme porte-parole des travailleurs de tout le pays, Flamands, Wallons et Bruxellois.

Le PTB a émergé dans les trois régions du pays. À Bruxelles, la capitale de l’Europe, quatre élus sont envoyés au parlement bruxellois. En Wallonie, le PTB devient le troisième parti dans les deux plus grandes villes du sud du pays : à Liège, il monte à 11,5 % et à Charleroi à 8,7 %. Dans le premier centre industriel du pays, Anvers, dans la ville de Bart De Wever, le PTB atteint plus de 9 %, devançant l’extrême droite, les libéraux et la démocratie chrétienne.

Le PTB sort aussi renforcé de cette campagne dans son organisation : plusieurs nouvelles sections sont sorties de terre, d’autres se sont développées et le parti compte aujourd’hui plus de 8 000 membres. Il veut faire de la politique autrement. Il n’a fait aucune promesse sauf celle de contribuer à développer le rapport de forces sur le terrain. Il n’a pas seulement demandé aux gens leur voix, mais aussi leur engagement.

Ce sera nécessaire. Ces élections étaient les sixièmes en huit ans avec à répétition des crises politiques aux relents communautaires. Aujourd’hui s’ouvre (normalement) une période de quatre ans sans élections. Poussés dans le dos par les fédérations patronales, les multinationales et l’Union européenne, les nouveaux gouvernements s’annoncent porteurs de réformes structurelles néolibérales dans les retraites, la fonction publique, la formation des salaires, l’emploi… C’est donc une nouvelle phase politique qui s’ouvre, où les porte-voix du peuple, pas seulement les élus du PTB, mais aussi les délégués syndicaux, les membres actifs de comités de quartiers et d’associations vont devoir monter au créneau pour défendre d’autres gens, les sensibiliser, les organiser et les mobiliser. Car sans une forte pression de la base rien ne changera.

Cette résistance devra se construire dans un monde qui bouge, dans un monde qui cherche des alternatives. Deux d’entre elles sont discutées dans ce numéro. Henri Houben aborde la théorie de la « décroissance » et Daniel Zamora passe à la loupe la proposition d’une allocation universelle.

Enfin, si en cette année 2014, on commémore les cent ans de la Première Guerre mondiale, le monde actuel n’est pas sans ressembler à la période d’avant 1914 avec des tensions importantes qui peuvent aboutir à terme à des conflits à grande échelle. Des pays émergents deviennent des acteurs régionaux et même mondiaux majeurs. Comment vont-ils évoluer ? Sergio De Zubiria et Samper Eduardo G. Serra abordent la situation du Brésil, un des cinq fameux BRICS. Sur le plan militaire, l’analyse par Marc Botenga de la stratégie militaire d’une superpuissance qui veut juguler son déclin — les États-Unis — face à une puissance économique au développement phénoménal — la Chine — fait ressurgir à terme le spectre d’un conflit armé aux dimensions planétaires.

Bonne lecture