Davos, les productifs et la génération Z

Table des matières: 
Études marxistes no. 101
Auteur: 
David Pestieau

« Le chômage des jeunes, le vieillissement de la population et la montée des inégalités attisent une colère populaire qui menace la croissance mondiale[1] », ont annoncé les multinationales, les millionnaires et les principaux chefs d’État de ce monde lors du forum économique de Davos en janvier dernier.

Ainsi ceux qui sont les responsables de la crise nous annoncent que ce qu’ils ont semé — le chômage et les inégalités — pourrait aboutir à des révoltes. Mais ils précisent que ces révoltes pourraient mettre à mal la croissance mondiale et… approfondir la crise.

Ces promoteurs de la pensée unique nous abreuvent de leurs vérités à travers des campagnes idéologiques de masse visant précisément à paralyser toute tentative de révolte : « Il est nécessaire de créer un climat favorable aux entreprises qui créent la richesse de nos sociétés » ; « Il faut travailler beaucoup plus longtemps et les jeunes doivent être activés pour avoir un emploi » ; « L’État doit s’amaigrir, l’austérité est indispensable » ; « L’économie doit être libérée de toutes ses contraintes étatiques ; les syndicats sont hostiles au changement et sont irresponsables ».

En Belgique, ces campagnes sont relayées politiquement par la droite nationaliste (N‑VA) et libérale (MR et Open VLD). Qui ne cache pas sa volonté de briser l’influence des syndicats et des mouvements sociaux et qui entend contrer l’ascension naissante du PTB.

La social-démocratie, sans toujours reprendre ouvertement à son compte ces campagnes, laisse le champ libre à cette offensive en accompagnant les politiques d’austérité, de « préservation de la compétitivité », de « l’activation des jeunes », de « modernisation des services publics ». Ce qu’on peut voir en Belgique avec les politiques du Premier ministre Elio Di Rupo (PS) et du vice-premier ministre Vande Lanotte (Spa).

Aussi, la gauche marxiste, qui veut contester l’ordre économique actuel, a un combat à mener pour contrer les politiques gouvernementales actuelles, mais aussi pour tordre le cou aux idées qui les justifient. Et contrer cette offensive idéologique, en avançant ces concepts et ces idées alternatives.

Qui sont les productifs ? Qui crée les richesses ?

Ceux de Davos nous disent que ce sont les entreprises qui sont les moteurs de la croissance. Et que, pour sortir de la crise, les besoins des PDG, des actionnaires doivent être satisfaits. En baissant le coût des salaires. En acceptant plus d’heures supplémentaires. En offrant de nouvelles baisses d’impôts sur les sociétés. En diminuant le budget de la sécurité sociale. Pour satisfaire à la croissance. En somme, ils nous proposent davantage de la même politique qui nous a menés à la crise actuelle.

Bien sûr, ce discours ouvertement patronal passe mal en période de crise. Aussi la stratégie de la division est activement propagée. Ainsi, Bart De Wever, président de la N‑VA, n’hésite pas à viser rappeurs, Wallons, immigrés, jeunes, artistes, marxistes…

Dans une « interview idéologique » accordée au Standaard, rendue célèbre parce qu’il y stigmatise les homosexuels et leurs T-shirts arc-en-ciel, il va plus loin. Le journaliste l’interroge : « Vous avez dit que la contradiction entre travail et capital n’était plus pertinente, que la nouvelle ligne de démarcation se situait entre les productifs et les non-productifs. » De Wever confirme et développe : « L’État est un monstre qui inspire puis expire de l’argent. Qui apporte l’argent ? Ceux qui créent la valeur ajoutée. Qui consomme cet argent ? Les non-productifs qui sont si importants électoralement qu’on perpétue cette politique. […] Nous devons travailler plus longtemps, beaucoup plus longtemps[2]. »

Les productifs et les non-productifs de De Wever

De Wever nous dit que la contradiction capital-travail n’existe plus. Il faut oser ! À l’heure où 10 000 familles limbourgeoises sont jetées à la rue par Stephen Odell, le boss de Ford. Tout comme 10 000 familles liégeoises sont priées de quitter la production pour assouvir la soif de profit de Mittal. Alors que le mois de janvier a enregistré en Belgique un nombre record de faillites sur base mensuelle. De Wever n’a-t-il pas entendu que les dividendes des grands actionnaires en Belgique sont passés de 9 milliards d’euros en 2000 à 30,6 milliards en 2011, soit une hausse de 240 % ? N’a-t-il rien lu des 76 milliards d’euros de bénéfices des 30 000 plus grandes entreprises de Belgique en 2011 ?

Le président de la N‑VA affirme que la vraie contradiction de notre société est entre « productifs » et « non-productifs ». Traduisez : entre, d’un côté, les travailleurs, et, de l’autre, les chômeurs, pensionnés, malades. Les uns devraient payer toujours plus à l’État pour que les autres, les non-productifs, consomment. Un vrai langage de haine. Dresser les « actifs » contre les pensionnés et les chômeurs. Et voilà la solution N‑VA : diminuer le budget de la sécurité sociale et faire travailler beaucoup plus longtemps.

De Wever nous ramène à ces deux questions : Qui sont ceux qui produisent les richesses, la plus-value dans cette société ? Les travailleurs et leurs familles, personne d’autre. Qui se lèvent chaque matin, qui pointent et qui produisent les richesses. Qui prennent les plus grands risques en espérant ne pas avoir d’accident de travail ou ne pas tomber malade. Sans ces travailleurs, la petite minorité qui a le titre de propriétaire des machines et des entreprises ne pourrait pas les faire tourner.

Et qui accapare les richesses, qui vide réellement les caisses de l’État ? Les multinationales comme Mittal qui échappent à l’impôt[3]. Vingt des cent plus grandes multinationales au monde utilisent les routes du paradis fiscal belge. Elles réalisent en Belgique 25,4 milliards de profit et paient 0,18 milliard d’impôts[4]. Les milliardaires comme Arnault — accueilli avec enthousiasme par la N‑VA et le MR — qui ne paient pas un centime d’impôt[5]. Les spéculateurs qui, derrière leur écran, jouent avec l’épargne de millions de travailleurs. Ce sont eux les non-productifs, les parasites de notre société. De ceux-là, De Wever ne parle jamais, ni les libéraux.

Si De Wever et les libéraux veulent occulter le caractère de classe de notre société, la social-démocratie veut le détourner. Elle dénonce « l’hypercapitalisme » qui serait une dérive du capitalisme dit régulé. Il y aurait d’un côté les « financiers », de l’autre les « producteurs » comprenant des entrepreneurs et des travailleurs. Le ministre-président wallon, le socialiste Demotte, dénonce « une partie du patronat ». « Qui a une vision très “financiariste” de l’économie, uniquement basée sur les flux financiers. On segmente l’entreprise, on reprend les morceaux les plus intéressants financièrement, on jette les autres, même s’ils sont performants économiquement, avec les personnes qui y travaillent… Il faut une prise de conscience des patrons modérés, ceux qui ne sont pas encore emportés par cette vision désastreuse, et très idéologique[6]. »

Demotte, Di Rupo, Vande Lanotte et consorts reprennent ainsi la fable des capitalistes « industriels » contre les capitalistes « spéculateurs ». Or toutes les multinationales qui dominent le monde aujourd’hui doivent réaliser, dans la logique capitaliste, un rendement maximal. Et elles ont une tendance objective à se tourner de plus en plus vers la sphère financière, entraînant avec elles leurs myriades d’entreprises sous-traitantes et des PME toujours plus dépendantes.

Quels sont les noms de ces multinationales qui ne sont pas en Bourse, qui ne spéculent pas, qui ne cherchent pas un rendement à deux chiffres ? Il n’y en a pas. Pourquoi appeler à une prise de conscience de patrons « modérés » si ce n’est pour cacher la contradiction réelle de la société, entre la classe des travailleurs et celle des capitalistes ?

Car, oui, il y a d’un côté des producteurs de profit, de crise, de spéculation. De l’autre, les travailleurs, les producteurs de richesses. Qui en reçoivent de moins en moins. Avec la perte du pouvoir d’achat. Avec plus de flexibilité. Avec un emploi de moins en moins sûr et de plus en plus précaire.

Et ce sont les mêmes qui voient chaque jour comment la sécurité sociale, cette assurance sociale contre les risques de la vie (maladies professionnelles, prépensions en cas de restructuration, chômage), obtenue de haute lutte par nos parents et grands-parents, est de plus en plus démantelée.

Il est temps de changer de cap. Les richesses produites par les travailleurs doivent revenir aux travailleurs. C’est l’indispensable point de départ pour les revendications du monde du travail pour protéger l’emploi, pour le pouvoir d’achat, pour les conditions de travail, pour la sécurité sociale.

Génération Z : perdue ou source d’avenir ?

« Pour la première fois depuis des générations, de nombreuses personnes ont cessé de penser que leurs enfants auront un meilleur niveau de vie qu’elles-mêmes », constate le forum de Davos.

Il y a 27 millions de chômeurs en Europe. Dans la zone euro, le chômage des jeunes atteint 22 %. En Belgique, 18 % ; à Bruxelles, 33 %. Et un tiers de ceux qui ont un emploi ont des jobs temporaires.

L’Organisation internationale du Travail (OIT) pointe le nombre grandissant de jeunes en décrochage complet — pas d’emploi, pas d’enseignement, pas de formation : 12,7 % dans les pays européens, un jeune sur huit[7] !

C’est un enjeu de société majeur : va-t-on accepter une société avec un tel chômage de masse ou pas ? Va-t-on prendre des mesures qui s’attaquent à la racine du système ou va-t-on combattre les symptômes ? Va-t-on accepter que soient perdues les générations Y (celle des jeunes nés dans les années 80 et au début des années 90) et Z (celle des jeunes nés de 1995 à nos jours) ?

Or nos dirigeants politiques appliquent une politique « générations perdues ». Ils combinent ce chômage de masse avec l’allongement des carrières et une politique répressive d’activation des jeunes. Résultat : ils mettent la pression sur le marché du travail. Les patrons peuvent être encore plus sélectifs, car pour chaque emploi il y a cent candidats. Cette spirale vers le bas des salaires et des conditions de travail touche en particulier les jeunes. Qui doivent accepter des boulots précaires et hyperflexibles pour accepter « la modernisation du marché du travail ». Qui doivent accepter de plus en plus d’emplois en deça de leur qualification de sorte que les non-qualifiés tombent hors du bateau. Ceux-là devraient suivre des stages de travail à 2,5 euros de l’heure (comme le propose la ministre de l’Emploi Monica De Coninck).

Ce qui signifie que le concept même « d’avoir un emploi » change. D’une source de stabilité dans la vie, avec un revenu garanti qui permet de se projeter dans l’avenir, de vivre indépendamment, de se loger… l’emploi actuel devient une source d’instabilité. Par sa flexibilité, ses horaires, par son salaire bas, sa précarité et surtout son caractère temporaire… Ainsi 60 % des travailleurs intérimaires ont moins de 30 ans, 40 % ont même moins de 25 ans[8]. Aujourd’hui, un travail ne signifie plus la garantie d’avoir un revenu minimum décent mensuel.

Ensuite, ces dirigeants n’ont aucune politique industrielle pour nos pays, si ce n’est la politique sans avenir de la concurrence et de l’inégalité, une politique de cadeaux aux plus grandes entreprises. Une politique qui détruit les emplois comme on le voit à Ford et Arcelor-Mittal, et qui divise les emplois stables restants en deux ou trois minijobs. Qui, par la logique de la compétitivité, fait baisser les salaires dans chaque pays dans une spirale infernale vers le bas. Non seulement cette politique détruit les emplois existants, mais aussi futurs, ceux normalement destinés à la génération Z. Par les licenciements secs, mais aussi par les départs anticipés à la retraite de travailleurs qui ne sont pas remplacés.

Pour les travailleurs plus âgés qui restent, les autorités nationales et européennes exigent qu’ils travaillent plus longtemps, au moment où il existe un énorme chômage de masse. Elles sont en train de créer un conflit de générations : pendant que les plus anciens doivent travailler plus dur et plus longtemps, ils laissent leurs enfants sans travail.

Jeunesse : source de problèmes ou avenir ?

Non seulement ces dirigeants ne proposent pas d’avenir aux jeunes, ils nous présentent la jeunesse comme une charge, une source de problèmes, voire même une menace potentielle.

Il y a toute l’approche de l’activation des jeunes : ceux qui ne trouvent pas d’emplois, sont jetés hors du chômage, atterrissent au CPAS, sont repris avec un article 60[9], puis remis au travail avec un minijob temporaire, puis rejetés à nouveau au chômage… dans un carrousel sans fin, qui doit « discipliner » les jeunes à coup de sanctions pour les faire accepter cette précarité.

Plus globalement, on en vient à verbaliser des jeteurs de boule de neige (comme à Anvers) ou des jeunes qui mangent leurs sandwichs sur les escaliers de bâtiments publics (comme à Malines). On en vient même à présenter les rappeurs comme des délinquants en puissance, comme l’a écrit Bart De Wever[10].

N’offrant pas de solution, sentant un potentiel de révolte issu de ce chômage massif de jeunes, les États aiguisent des instruments répressifs beaucoup plus larges et qui créent aussi un cadre idéologique pour justifier cette répression.

Ceux-là ne croient pas à la capacité des jeunes à construire un avenir où ils peuvent travailler, vivre ensemble, se détendre.

Or, les jeunes doivent pouvoir être jeunes, et de temps en temps jeter une boule de neige. Sans avoir l’épée de la loi au-dessus de leur tête, avec une sanction administrative à la clé. Les jeunes doivent pouvoir être eux-mêmes, et aussi écouter la musique qu’ils veulent. Les jeunes doivent pouvoir aller ensemble au parc, se promener sur une place sans que la police les considère comme une nuisance dérangeante. Les jeunes ont le droit d’avoir des places et un enseignement dans des écoles. Les jeunes ont le droit d’avoir un avenir, un emploi décent dans une Europe ravagée par le chômage.

Nous devons rendre un avenir à la génération Z. Ce sont les acteurs du futur qui doivent construire le monde de demain. Ils ne doivent pas retourner aux situations dignes du 19e siècle. Ils ont besoin d’un plan d’avenir, ils ont droit à un emploi stable, à un salaire décent, à un logement, à un accès à la culture et au sport. Et les autorités publiques devraient être jugées sur la mise en pratique réelle d’un plan génération Z.

Par exemple avec un plan de création d’emplois publics répondant aux énormes besoins de la société dans le secteur de la petite enfance, de l’enseignement, de la construction de nouveaux bâtiments et de l’isolation d’anciens. C’est le sens du volet emploi de la taxe des millionnaires que propose le PTB depuis quelques années avec 3 milliards pour créer 100 000 emplois publics stables. Qui pourraient être utiles à la société et avoir un effet positif sur le marché de l’emploi pour freiner la spirale actuelle vers le bas.

Vaches à lait du privé ou biens communs ?

« Nous vivons au-dessus de nos moyens, l’État doit s’amaigrir, l’austérité est nécessaire » : cette autre « vérité » de la pensée unique est le point de départ d’une offensive redoublée contre les services publics. Commencée dès les années 80, elle redouble à l’occasion de la crise des dettes publiques, conséquence du sauvetage des banques.

Or quelle est la réalité ? « Il suffit d’analyser l’évolution des dépenses publiques belges par rapport au PIB pour constater très clairement qu’elles sont restées stables au cours des trente dernières années — autour de 43 % du PIB[11] ». La dette s’est creusée à cause du sauvetage des banques et de la crise économique.

Quand l’État organise le transfert du travail vers le capital

La crise des dettes publiques est utilisée par le patronat pour que l’État coupe dans les budgets sociaux et des services publics et que cet argent retourne vers les caisses du capital. Le gouvernement belge a ainsi dressé le budget de 2013 avec 3,7 milliards d’austérité — en diminuant notamment le nombre de fonctionnaires (plus de 4000 pertes d’emplois) — en s’interdisant toute nouvelle politique. Sauf une, celle d’un plan de « compétitivité » combinant gel des salaires, manipulation de l’index et nouvelles baisses de cotisations sociales : ce plan rapporterait en deux ans 1,8 milliard d’euros supplémentaires… au patronat[12]. Les autres cadeaux fiscaux sont globalement maintenus. Ainsi l’État organise le transfert des revenus du travail, des budgets sociaux vers les revenus du capital. Et toute tentative de toucher aux privilèges des entreprises est rejetée comme une mise en danger de la compétitivité, comme une menace sur l’économie.

Ensuite, si l’attaque idéologique sur les statuts, les pensions publiques, les « privilèges » a évidemment un objectif d’économie budgétaire, elle procède aussi d’un plan d’ensemble pour casser le marché du travail. Il faut casser le statut et la sécurité d’emploi dans la fonction publique, en généralisant les contractuels et ainsi casser une norme qui a aussi un effet de signal dans le privé. Cela affaiblit aussi la force des syndicats du secteur public. Car le but du patronat est de précariser l’ensemble du marché du travail.

Pour le public les risques, pour le privé la sécurité

La saga du sauvetage des banques Fortis et Dexia a été révélatrice : dans notre société, le privé reçoit les bénéfices et la sécurité, le public les pertes et l’insécurité. Pendant 160 ans, la CGER a été publique et n’a pas connu de problèmes financiers. Douze ans auront suffi pour la mettre au bord de la faillite, sauvée in extremis par l’État qui a plongé ainsi dans les dettes. Idem pour le Crédit communal. Mais cette vérité a été vite occultée. Cent fois, mille fois, on a répété que l’État n’a pas vocation de gérer une banque.

Les experts qui ont propagé toutes les théories qui ont mené à la crise ont simplement continué à faire la pluie et le beau temps dans les médias. Et, en espérant un oubli providentiel, les mêmes tentent de revendre les mêmes recettes. Le ministre des Finances Van Ackere propose d’encourager le capital à risque : celui qui investit en Bourse reçoit un avantage fiscal. Charles Michel propose de réformer les droits de succession avec des taux réduits d’imposition à ceux qui placent leur argent… dans le capital à risque. Pourquoi ? Les banques privées prêtent très difficilement aux entreprises. Oui, les banques que la collectivité a sauvées de la débâcle parce qu'elles avaient pris des risques inconsidérés en… Bourse. Ces mêmes banques ne veulent plus prendre de risques aujourd’hui. Et nous devrions payer une deuxième fois en offrant de nouveaux cadeaux fiscaux pour développer de plus belle la Bourse, source de toutes les spéculations… Qu’un secteur public bancaire serait nécessaire pour un fonctionnement sain de la finance, nos « excellences » trouvent cela impensable…

Mais si pour les banques, on reprend les mêmes recettes, dans d’autres secteurs aussi, on poursuit la vague de privatisations et de libéralisations commencées dans les années 90. Et pas seulement par des libéraux. Ainsi Paul Magnette, encore ministre, a finalisé un projet de réforme de la SNCB : une scission entre l’infrastructure (Infrabel) et l’opérateur transport (SNCB). Exactement comme le veut le commissaire européen ultralibéral aux Transports Siim Kallas. Peu importent les conséquences désastreuses pour les prix, la ponctualité et la sécurité, cette scission permet de développer plus encore la libéralisation du rail avec l’ouverture à la concurrence des lignes de chemin de fer belges.

Mais Magnette n’est pas en reste. Il n’est pas hostile à une privatisation croissante de la poste pour « soulager les finances publiques » : la participation de l’État pourrait descendre de 51 à 26 % du capital.

Et celui qui était encore ministre et pas encore président du PS d’aller plus loin : « Après, il faudra faire un calcul précis parce que ces entreprises rapportent des dividendes. Voyez Electrabel. Au départ, elle ne payait rien. Puis on est passé à 250 millions, puis à 550 millions. C’est une entreprise privée, mais régulée et qui génère des recettes pour l’État : ce modèle peut avoir du sens[13]. » Ainsi, le modèle de Magnette pour les entreprises publiques, c’est Electrabel ! L’État n’a aucun contrôle sur sa politique énergétique — et donc non plus sur l’avenir écologique du pays. Et les consommateurs ont payé plusieurs fois l’amortissement des centrales nucléaires par leurs factures salées. Mais, parce que l’État récupère des cacahuètes — en réalité 200 millions nets —, ce « modèle peut avoir du sens »… Un certain Elio Di Rupo ne disait rien d’autre lors de la vente de la CGER et du Crédit communal fin des années 1990.

Biens communs

L’establishment patronal cherche à se débarrasser des acquis sociaux qui font qu’une partie de l’argent des impôts ne sert pas les intérêts égoïstes de quelques grandes entreprises, mais sert à la collectivité. Comme pour financer l’enseignement, les soins de santé, les transports en commun, les logements sociaux.

Cet establishment aspire à une société hyperindividualiste, une société où chacun doit se débrouiller seul comme aux États-Unis, sans syndicat, sans défense collective. Ils trouvent normal que de plus en plus de familles paient de leur poche, que les entreprises publiques soient libéralisées, voire privatisées.

Or rogner sur les services publics ne fait qu’aggraver la crise. En temps de crise, le maintien et le développement de services publics de bonne qualité et accessibles sont plus que jamais nécessaires. Des transports en commun pour ceux et celles qui ne parviennent plus à payer leur voiture. Des crèches, des écoles et des professeurs pour les enfants et les jeunes. Des maisons de repos, des hôpitaux accessibles pour nos anciens. Ce qui veut dire garantir des emplois décents, des salaires et de bonnes conditions de travail pour les agents des services publics.

Sur ce point capital, la gauche marxiste doit travailler à l’unité entre secteurs privé et public, unité souvent menacée par la division, le corporatisme, les préjugés…

Les services publics sont une conquête sociale de l’ensemble du monde du travail. Ils ont été construits par le mouvement ouvrier. Et il est indispensable qu’ils restent debout. Ils doivent être des biens communs, du public et pour le public, accessibles, efficaces et bon marché. Et ils doivent être élargis. Par exemple, au secteur bancaire et à l’énergie qui sont des biens trop précieux pour être laissés aux mains du privé.

La dictature du chiffre, la démocratie du nombre

À Davos, les puissants de ce monde craignent ouvertement les révoltes sociales. Une crise démocratique est en train de se greffer sur la crise économique. Partout en Europe et aussi en Belgique. En témoigne le durcissement de lois qui visent le mouvement social, des amendes administratives (déjà infligées pour des actions citoyennes ou de distributions de tracts) aux législations antiterroristes (dont le champ est tellement étendu qu’il peut être utilisé contre quasi toute forme de contestation de l’ordre établi). En témoignent aussi des jugements durs contre des activistes, par exemple dans le procès OGM (onze militants ont été condamnés à des peines de six à huit mois de prison ferme), la répression policière contre les travailleurs d’Arcelor-Mittal (où un manifestant a perdu l’usage définitif de son œil) ou les astreintes contre le droit de grève par exemple contre les travailleurs des sous-traitants de Ford (avec un jugement interdisant tout blocage de janvier à mai, y compris sur la voie publique !)

Tous ces actes sont couplés à une offensive idéologique contre les syndicats, les associations progressistes et des partis contestataires.

« Les syndicats remettent le couvert »

Ministres et partis au pouvoir peuvent difficilement cacher que les décisions réelles sont prises par une petite minorité d’actionnaires. Ainsi la ministre de l’Emploi, Monica De Coninck l’avouait récemment, elle ne peut rien faire pour… défendre l’emploi : « Arcelor c’est encore pire que Ford. Devant eux, on se sent impuissant. La seule chose qu’on puisse faire, c’est réfléchir à la reconversion et à la diversification[14]. » Face aux travailleurs, chômeurs, pensionnés : la puissance des mesures antisociales. Face aux multinationales, l’impuissance proclamée, la résignation organisée.

Au-delà d’une certaine indignation verbale, monsieur Mittal, l’adepte de la démocratie d’ « une action, une voix », qui peut rayer d’un trait de plume 10 000 emplois, peut circuler tranquillement. Aucun ministre pour s’en prendre à sa dictature économique. Aucune loi pour le poursuivre pour la misère qu’il crée dans tant de familles. Aucun policier pour l’arrêter.

Pire, comme ailleurs en Europe, des patrons avancent ouvertement qu’ils envisagent de déstabiliser le pays si leurs revendications ne sont pas satisfaites. Ainsi, récemment, le patron des PME flamandes, Karel Van Eetveldt, a pu déclarer tranquillement que les patrons du nord pourraient appliquer une stratégie du choc en 2014 si « le politique » n’applique pas son programme ultralibéral. Aucun ténor politique n’a dénoncé cette annonce d’un quasi-coup d’État[15].

De l’autre côté, des partis politiques importants remettent en cause ouvertement la légitimité des syndicats et leur droit de résister. Quand la FGTB a décidé de quitter la table des négociations sur les salaires et la flexibilité début février, Gwendolyn Rutten, présidente de l’Open VLD, est sortie de ses gonds : « lls remettent le couvert. Combien de temps allons-nous encore supporter ça[16] ? » « La FGTB n’est plus un partenaire social », a renchéri son collègue de parti, Alexander De Croo, ministre des Pensions (Open VLD), suivi par une cohorte de faiseurs d’opinion.

La N‑VA mène aussi une véritable campagne de « bashing syndical ». Il y a eu les attaques contre le droit de grève lors de la grève générale du 30 janvier 2012, puis contre les grèves de cheminots. Puis, il y a eu, en janvier et février 2013, les « révélations » sur les fraudes supposées des branches internationales des syndicats, puis sur l’ACW/MOC, des « révélations » qui ont clairement des visées politiques. Jan Jambon de la N‑VA a ainsi pointé les « fautes morales » de l’ACW qui ne permettraient plus, selon lui, à aucune organisation du Mouvement ouvrier chrétien de dénoncer la fiscalité nulle et les fraudes des grandes entreprises. Le timing de ces « révélations » n’était pas innocent, car il est intervenu au moment précis où la CSC lançait une campagne pour un impôt sur la fortune et à quelques jours d’une grande manifestation syndicale le 21 février 2013.

Cette campagne idéologique de la droite est couplée à la pression exercée par les partis socialistes sur les dirigeants syndicaux pour qu’ils assument leur responsabilité dans les réformes antisociales en les accompagnant dans cette voie et en abandonnant toute résistance.

Mais le monde du travail connaît son histoire. Il sait que c’est quand l’establishment qualifiait les syndicats de « mauvais partenaires sociaux » que ceux-ci menaient la lutte pour sortir les enfants des mines, pour obtenir les congés payés, pour construire la sécurité sociale. Il sait aussi que toucher à la légitimité démocratique des syndicats et de ses moyens d’action comporte de grands dangers pour la liberté d’expression et d’organisation des travailleurs, l’histoire l’a montré.

Aujourd’hui, ils organisent trois millions de personnes en Belgique, des travailleurs qui se lèvent chaque matin, qui pointent et qui produisent les richesses de ce pays. Avec eux, les travailleurs ont le droit de se mêler des décisions qui les concernent, de s’organiser, de résister. C’est la démocratie du nombre contre la dictature du chiffre.

AUTEUR : David Pestieau (david.pestieau at solidaire.org) est directeur de l’hebdomadaire Solidaire et du service d’études du Parti du Travail de Belgique.


[1] « Global Risks 2012 », World Economic Forum Davos, janvier 2013.

[2] De Standaard, 2 février 2013.

[3] Comme l’a encore révélé le service d’études du PTB le jeudi 31 janvier 2013, Sud-Presse.

[4] L’Écho et De Tijd, 2 février 2013.

[5] De Morgen, 1er février 2013 ; Arnault a payé zéro euro d’impôt après avoir fait 193 millions d’euros de profit…

[6] Le Soir, 28 février 2012, « Demotte secoue les patrons et exige un “vrai” plan de relance fédéral ».

[7] L’Écho, 23 janvier 2013.

[8] Idea Consult, 2007.

[9] Disposition permettant aux CPAS de mettre au travail des personnes bénéficiant du Revenu d’insertion sociale (RIS) et cela pour une période limitée à celle requise pour avoir droit à d’autres allocations (de chômage…)

[10] De Standaard, 15 janvier 2013.

[11] Olivier Bonfond, « Non, les Belges n’ont pas vécu au-dessus de leurs moyens », Le Soir, 24 septembre 2012.

[13] La Libre Belgique, 12 janvier 2013.

[14] Le Soir, 16 février 2013.

[15] Financieel Dagblad, 26 janvier 2013, cité dans De Wereld Morgen, 28 janvier 2013.

[16] De Standaard, 5 février 2013.