Un temps plein plus court pour tous

Table des matières: 
Études marxistes no. 101
Auteur: 
Jörg Miehe

La semaine de 30 heures comme projet politique

Le projet d’une réduction significative du temps de travail et sa redistribution au profit de tous les chercheurs d’emploi ouvre la voie à une réorganisation du travail social — avec des conséquences importantes pour l’organisation de la reproduction sociale et matérielle de la société. Un tel projet a pour but une appropriation par les travailleurs des bénéfices de l’accroissement de productivité du travail capitaliste organisé — pas par une consommation supplémentaire, mais sous forme de plus de temps libre disponible. En outre, cela permettra de vaincre le chômage et la pauvreté qui l’accompagne, de même que la désorientation et l’impuissance des classes travailleuses qui en découlent.

De cette manière, les plus importants bras de levier de la domination économique du capital sur les travailleurs par le monopole de la propriété, par la concurrence entre les salariés et, partant, par la disponibilité illimitée de leur temps de travail en deviendraient significativement entravés. Un tel changement politique de l’organisation du travail social conduirait à remettre en question le principe même de ce levier — le monopole de la propriété. Mené à son terme, ce processus mettrait fin à l’organisation privée du travail et de la reproduction sociale, dépendante de l’utilisation du capital privé.

Un nouveau standard pour des relations de travail normales, basé sur des journées de six heures et des semaines de 30 heures, dans un nouveau contrat de travail — un temps plein plus court pour tous — ne serait-ce pas une nouvelle « victoire de l’économie politique de la classe ouvrière[1] » et le début de la victoire de la raison sociale[2] ?

Dans ce qui suit, nous présentons en quatre chapitres les éléments qui doivent être considérés en priorité dans la réalisation d’un projet politique de diminution du temps de travail.

Aspects du chômage et de la diminution du temps de travail

Dans le débat sur la diminution du temps de travail, nous discuterons notamment des aspects suivants :

Les causes du chômage

Le chômage — en croissance depuis 1975 en République fédérale d’Allemagne — a des causes systémiques et historiques : la suraccumulation, le recul des taux de croissance de la production industrielle dans les pays développés, l’augmentation de la productivité par l’introduction de nouvelles forces productives ; début des années 70, la fin du régime mondial des devises de Bretton Woods et, depuis les années 80, un régime économique néolibéral renouvelé au niveau mondial avec pour conséquence un affaiblissement politique et économique des syndicats ; de façon croissante, une financiarisation transnationale de l’utilisation du capital et une intégration croissante des pays du tiers monde dans le régime d’investissement et d’exploitation des multinationales — une nouvelle étape de l’internationalisation et de la constitution d’un marché mondial.

Des effets rétroactifs d'origine politique

Le résultat en a été la dissolution économique graduelle des « relations normales de travail », de leurs limites — et cela pas seulement en RFA — et l’accélération politique massive de ce processus par la continuation et l’exacerbation par le gouvernement Schröder du SPD et des Verts de cette tendance néolibérale contre les salariés : des salaires insuffisants, des emplois à temps partiel imposé, des contrats à durée déterminée, du travail intérimaire à des salaires de dumping, une obligation plus large de faire des heures supplémentaires, souvent non payées, une augmentation de la charge de travail en raison de la réduction du personnel.

Gaspillage par marginalisation

La non-occupation de millions de travailleurs potentiels est un gaspillage de forces productives sociales. Simultanément, cela rend nécessaire une dépense sociale qui sans cela serait superflue : le financement du soutien aux chômeurs, qu’il s’agisse des contributions aux caisses de sécurité sociale ou des budgets publics.

Cela est alors utilisé comme prétexte bienvenu pour transformer démagogiquement les chômeurs de victimes des relations capitalistes en responsables de leur situation et de ces dépenses : la réduction des dépenses et la stigmatisation des chômeurs reçoivent un écho favorable parmi certains travailleurs — le résultat en est une division politique et mentale du salariat.

Érosion des relations sociales
  • Le chômage est pesant jusqu’à l’insupportable pour les personnes touchées et leurs proches, en particulier dans les conditions des règlements Hartz IV.
  • En période de faible croissance ou de crise de l’industrie et des services s’accroît la peur des licenciements, des tracasseries du régime Hartz IV, de la perte de l’épargne.
  • Cette peur épuise la volonté de résistance des salariés dans les entreprises et lors des négociations pour les conventions collectives.
  • Elle dissout également leur intégration sociale, de même que leur identité acquise par le travail — avec des conséquences dramatiques pour leur santé et leur style de vie, de même que pour la socialisation des enfants.
  • La pression et le stress en découlent, graduellement, mais de façon croissante, d’abord dans les entreprises et ensuite dans les familles. L’assurance d’une base économique pour subvenir à la vie quotidienne disparaît pour les salariés, avec la possibilité même d’une disparition de cette base.
  • Les heures supplémentaires et la pression au travail engendrent des charges psychiques croissantes et les maladies qui les accompagnent, non seulement dans les entreprises orientées vers le profit, mais aussi dans les services sociaux soumis aux économies.
Intérêts et perspectives

L’intérêt objectif des travailleurs salariés et des chômeurs réside donc dans une diminution du temps de travail et dans sa redistribution entre tous — un temps plein plus court pour tous :

  • Pour les uns : suppression des heures supplémentaires et du stress, sécurisation des contrats de travail, diminution du travail à temps partiel forcé, remise en place de salaires assurant l’existence et libération de la peur de l’avenir, démantèlement de la concurrence à l’emploi.
  • Pour les autres : sortie du chômage, de la pauvreté et de la dépendance avilissante du statut Hartz IV et réappropriation de son indépendance, fin de la nécessité de se laisser mettre en concurrence avec les autres travailleurs et chômeurs, fin de la mise au pilori médiatique.
  • Pour les femmes et les hommes : la division du travail entre hommes et femmes au sein du travail salarié et au sein du ménage et de la famille — division qui découle en partie d’une contrainte économique et d’une exigence politique — est un dysfonctionnement fondamental qui n’est plus acceptable. Pour la plupart des femmes, des temps de travail trop courts avec des revenus trop faibles ne permettent pas de mener une vie indépendante, en particulier avec des enfants ; pour les hommes, des temps de travail trop longs ou trop courts, avec des salaires insuffisants pour un nombre croissant d’entre eux, ne permettent pas de s’épanouir avec sa femme et ses enfants dans une répartition des tâches ménagères et des soins donnés aux enfants et tout simplement pouvoir vivre. La marginalisation et la discrimination d’abord, et l’exploitation ensuite, touchent en premier lieu les femmes et, à travers elles, aussi les enfants.

Leur intérêt objectif — et pas seulement celui des femmes — réside dans un temps plein plus court (avec un salaire complet et un contrat de travail sûr). Cela générerait une base financière et économique propre et serait le fondement d’un style de vie sociale indépendant et d’une émancipation, avec ou sans enfants. La nécessité d’avoir un partenaire disparaîtrait. L’amélioration de la condition des femmes dans la vie professionnelle est alors une condition pour une amélioration des conditions de développement des enfants. Et cela devrait conduire à une répartition équilibrée entre hommes et femmes des tâches ménagères ainsi que des soins prodigués aux enfants.

Un temps plein plus court est donc aussi une nécessité urgente pour le développement sociétal de la reproduction sociale. D’en faire également une motivation pratique, c’est la tâche du projet politique de réduction du temps de travail.

  • Réduction de la transformation des progrès de productivité en salaire supplémentaire pour une consommation supplémentaire, ce qui provoque des dépenses supplémentaires de matières premières et d’énergie.
  • Le gain de temps sert à la place pour son épanouissement personnel et ses loisirs.
  • Renforcement de l’orientation écologique des processus de production et de travail dans la société !
  • Refoulement de la pauvreté et arrêt de l’appauvrissement.
  • Amélioration de la santé de la population par la diminution du stress, de l’angoisse et des heures supplémentaires chez tous les salariés mais aussi chez les clients et le personnel des services de santé et une diminution de la fréquence des accidents de travail.

Considérations théoriques

D’où provient le chômage?

Cette question doit se traduire en deux autres questions :

  • Comment arrive-t-on à une demande et à une occupation du travail salarié dans le mode de production capitaliste ?
  • D’où vient l’offre en forces de travail salarié dans le développement historique des sociétés capitalistes ?
Demande du capital en travailleurs salariés et leur occupation

Le mode de production industriel capitaliste présente deux tendances contradictoires. D’un côté, il économise par le progrès technique dans la production, ainsi que dans les produits, le temps de travail nécessaire pour une quantité de produits donnée. Cela signifie qu'une quantité donnée de produits peut être produite par des travailleurs qui travaillent moins longtemps ou bien qu'un certain nombre de travailleurs deviennent superflus.

D’un autre côté, les propriétaires du capital productif étendent, lors de sa valorisation dans le système de concurrence, le champ de la production industrielle : ils agrandissent les usines existantes et en fondent de nouvelles, remplacent par des produits meilleur marché ou de moins bonne qualité les anciens produits traditionnels, ou bien font produire de nouveaux produits sur base de nouveaux processus de production. Pour cela, ils peuvent allonger de façon limitée le temps de travail des forces de travail, mais à terme, ils doivent engager de nouvelles forces de travail.

La relation entre l’économie des forces de travail et l’extension de leur nombre dans le capital industriel est déterminée d’un côté par la vitesse et la profondeur des changements techniques — et de l’autre par l’extension du mode de production industriel à l’intérieur de chaque secteur économique.

La vitesse du renouvellement technique et donc le changement des rapports entre la masse du travail vivant au profit des machines, y compris l’utilisation des sciences, mais aussi la vitesse de l’extension de la production industrielle, dépendent de diverses circonstances historiques liées à l’accumulation du capital.

Un secteur économique avec ses lieux de production est, en même temps, l’espace de vie des forces de travail et donc un débouché pour ceux qui y produisent et pour les industries externes de biens de consommation. Il en est de même pour les matières premières et les industries de biens d’équipement. L’ensemble de ces circonstances, produites par le capital, forme en retour l’environnement économique du capital individuel dans les secteurs économiques respectifs et les États.

D’où vient l’offre de travailleurs salariés ?

Puisque les usines et entreprises capitalistes apparaissent et existent dans un contexte historique déterminé, la réserve de forces de travail salarié s’alimente des libérations des anciens modes de production et croît via l’immigration et la reproduction des travailleurs salariés vivant déjà dans des rapports capitalistes.

Finalement, l’offre en travailleurs salariés est dépendante de la proportion de salariés par rapport à l’ensemble des actifs et de leur taux de reproduction — c’est-à-dire du rapport entre leur taux de natalité et de mortalité.

Pour illustrer cela, que l’on se souvienne de l’exemple historique de l’Angleterre que nous connaissons par le tome premier du Capital. Tout d’abord se présentent les « superflus » de la transformation capitaliste de l’agriculture, ensuite les travailleurs à domicile mis de côté par la concurrence des filatures. Pour les familles miséreuses de ces deux origines, c’était une nécessité vitale que les femmes puissent également vendre leur force de travail aux usines, de même que les enfants. S’y ajouta l’immigration irlandaise.

Ces trois sources d’offre en travailleurs salariés sont historiquement différentes. Elles ne sont ni directement, ni indirectement, voire pas du tout, dépendantes de l’accumulation du capital intérieur. Leur flux se modifie, de même que leur somme.

Les chiffres respectifs des forces de travail employées (dépendantes de la reproduction et de l’accumulation du capital) et potentielles (dépendantes du taux de reproduction et de la migration) ne sont pas des grandeurs constantes. En outre, les qualifications exigées (ne serait-ce que la discipline d’usine) ne durent qu’un temps et sont coûteuses. Il n’y a donc pas d’« équilibre » social et historique automatique entre les deux tendances mises en œuvre par l’accumulation du capital, celle de l’économie et de l’extension du temps de travail exigé socialement et celle du besoin en forces de travail.

Les relations de marché mondial

Ces processus de concurrence sur le marché mondial et d’intégration au marché mondial, y compris le rattrapage de l’industrialisation sont de plus en plus efficaces. À court terme, ces tendances contradictoires mènent depuis des décennies à une diminution des besoins en forces de travail industriel dans les vieux centres industriels.

Il peut ainsi arriver que la diminution en cours des forces de travail dans les centres de production déjà établis soit contrebalancée ou même dépassée par l’accroissement des forces de travail lors de l’extension ou de l’établissement d’autres centres de production. Cela est typique pour les sociétés qui s’industrialisent rapidement et pour l’établissement de lignes de production complètement neuves ou d’infrastructures (par exemple, les chemins de fer, les réseaux de distribution d’énergie, la digitalisation des télécommunications, etc.). À l’inverse, la diminution des forces de travail par le progrès technique et l’importation de marchandises meilleur marché de l’étranger peut ne pas être compensée par les installations de nouvelles productions domestiques, même quand existe une grande production industrielle à l’exportation.

Cette situation est celle que l’on connaît depuis 1975 en RFA et de façon générale dans les pays capitalistes développés — aux USA, le mouvement a commencé dix ans plus tôt avec la mise en place d’une production bon marché, d’abord au Mexique et dans les Caraïbes.

Nous trouvons donc de plus en plus de pays avec un nombre croissant de salariés (l’Europe méridionale et les pays de la Méditerranée, l’Europe de l’Est, le Japon) qui ont pu conquérir d’abord des secteurs relativement simples de la production, jusque-là intérieure, des pays industriels développés, comme la RFA, grâce à l’exportation sur le marché mondial favorisée par des salaires et des coûts bas.

  • Les processus d’industrialisation à l’œuvre dans ces pays (jadis le Japon, la Corée du Sud et Taiwan, aujourd’hui le Brésil, la Chine, etc.) poussent à ce point vers le haut — en parallèle aux capacités de production — le niveau de vie et donc les salaires que l’avantage concurrentiel lié aux bas salaires s’érode de plus en plus. Lorsque les industries ont délocalisé, elles ne reviennent généralement pas, même si les coûts du travail deviennent similaires — une désindustrialisation durable en est la conséquence : en Angleterre, dans une grande partie des USA et dans certaines industries de la RFA (l’optique, les équipements hi-fi, les appareils de radio et télévision, les machines de bureau de toute sorte…)
  • L’industrie d’équipements de la RFA ne peut pas seulement vendre de nouvelles machines et des unités entières de production, mais elle peut également offrir le service après-vente et le renouvellement ultérieur des installations — et ce domaine s’étend également dans le monde grâce à l’industrialisation. En effet, l’immense Chine peut, grâce à son processus ciblé et soutenu politiquement de rattrapage technologique à moyen terme, atteindre le niveau et la diversité de l’industrie d’équipements de la RFA.

Considérations stratégiques

Dans les réflexions sur la mise en œuvre d’une réduction du temps de travail, des aspects très divers de la problématique doivent être considérés : l’étalement dans le temps, le processus de décision, la manière de le réglementer, les intérêts objectifs des différents groupes, les leviers nécessaires à sa mise en œuvre :

  • l’étalement dans le temps : quotidien, hebdomadaire, mensuel, annuel, sur la durée de la carrière ou en fonction des besoins individuels, le type de flexibilité ;
  • la valeur absolue de la diminution, par exemple 1 ou 2 heures par jour ou 5 ou 10 heures par semaine ;
  • sa progressivité : par pas d’un an ou en deux grandes tranches ;
  • le processus de décision : sur base d’un choix individuel ou de conventions collectives ;
  • la manière de réglementer : par des conventions collectives ou par une loi sur la durée du travail ;
  • les possibles leviers pour sa mise en œuvre : des grèves dans les entreprises ou les secteurs, ou des campagnes politiques pour une loi et une majorité au parlement, avec une pression correspondante;
  • les groupes ayant des intérêts objectifs à une diminution du temps de travail et leurs intérêts pour des formes et des contenus donnés;
  • la transformation des intérêts objectifs en une motivation pour lutter à leur mise en œuvre ; la garantie du niveau existant des salaires des travailleurs comme garantie de leur niveau de vie ; des assurances contre une intensification du travail ;
  • l’assurance d’un niveau de vie minimum grâce à un salaire minimum légal.

Tous ces aspects doivent être considérés, d’une part du point de vue de leur impact socio-économique, d’autre part du point de vue des capacités de mobilisation et de développement des forces sociales et politiques.

Forme, ordre de grandeur et contrôle d’une diminution du temps de travail

Un ordre de grandeur économiquement pertinent pour la redistribution et la diminution du temps de travail, pour une réduction du chômage et une amélioration substantielle du niveau salarial ne peut être obtenu que grâce à une réglementation collective pour tous, avec un nouveau standard de temps de travail. Une flexibilité individuelle pourrait ensuite être obtenue complémentairement via des conventions collectives. Un ordre de grandeur judicieux socialement et une force normative pour la réglementation du temps de travail dans la vie quotidienne ne peuvent être atteints que s’ils sont profonds, visibles publiquement et socialement obligatoires pour tous : c’était et c’est toujours le cas avec la réglementation actuelle : dimanche, samedi et mercredi après-midi sans production, fermeture des services, de l’administration et des magasins à 18 h. Mais la force normative était limitée. Le transport et d’autres services en sont exclus ; dans le commerce de détail, les heures de fermeture actuelles ne sont pas toujours respectées. L’introduction d’un demi-jour libre supplémentaire, par exemple le vendredi après-midi, ou même d’un jour entier, ne ferait qu’approfondir la division des salariés en fonction de leur règlement de durée du travail.

Pour que tous les salariés puissent ensemble profiter d’une nouvelle réglementation, une diminution conséquente et quotidienne du temps de travail sera nécessaire : une journée de six heures — un temps de travail écourté pour tous ! (pour une production en continu avec travail de nuit, cela signifie deux pauses de nuit raccourcies).

Pour se garantir contre une intensification du travail et pour l’emploi des chômeurs, une phase de transformation et d’exécution à court terme est indispensable : car ces deux aspects ne peuvent être mis en œuvre que par des contrôles supplémentaires et des sanctions spécifiques dans les entreprises. Ceux-ci devraient freiner les processus de rationalisation multiples internes aux entreprises pendant une période de transition. De tels contrôles ciblés et étendus ne seraient justifiés qu’à court terme en tant que mesures d’exception.

Formes de mise en œuvre

Une mise en œuvre par le biais des conventions collectives en vigueur est exclue. Celles-ci reposent sur les particularités des secteurs et pas sur ce qui est commun à tous les secteurs. La confédération syndicale DGB serait disponible comme partenaire de négociation pour une convention intersectorielle. Les employeurs ne répondraient que par une politique d’obstruction, ce qui ne pourrait pas non plus être empêché par une grève générale.

Il ne reste donc qu’une loi comme forme mise en route. Dans cette loi et ses arrêtés d’exécution, les mesures transitoires et les modalités de contrôle pourraient être détaillées et les sanctions légales établies. On ne devrait également pas laisser la rédaction de ces décrets aux mains de la bureaucratie ministérielle et de ses négociations avec les fédérations professionnelles.

Le chemin politique juste et nécessaire est donc une loi (une charte du temps de travail). Pour cela, une campagne politique à long terme est nécessaire pour la conscientisation politique des salariés et pour des choix électoraux correspondants.

Un point central d’une telle loi serait le maintien du salaire actuel comme garantie du niveau de vie : le salaire comme compensation de la disponibilité de la force de travail dans la nouvelle journée de travail — et pas comme contrepartie d’une certaine prestation individuelle, avec ou sans pointage.

Cela conduirait directement à une modification de l’appropriation de la création de valeur (la « division » entre capital et travail), à une réduction des revenus du capital et des profits et ainsi à une augmentation de la part des salaires.

L’opposition

Non seulement les entrepreneurs et les actionnaires y opposeraient une résistance amère, mais aussi tous les bénéficiaires de revenus du capital. Les employés supérieurs mieux payés, qui ont épargné ou espèrent épargner un petit patrimoine, qui sont toujours prêts pour leur ascension sociale à faire des heures supplémentaires non payées, souvent aux dépens de leur santé et de leur famille, appartiennent aussi selon toute probabilité à la catégorie des opposants.

Un problème particulier se présente pour les petites entreprises, bureaux et ateliers d’indépendants qui comptent cinq, dix ou vingt salariés. Il peut facilement arriver là-bas que les salariés ensemble avec leur patron s’opposent à une telle initiative et boycottent sa mise en œuvre. Ici se comptent non seulement les plus ou moins 4 millions d’indépendants et de chefs d’entreprise, mais aussi les quelques millions de membres de leur personnel. Ces « employeurs » peuvent agir comme une direction d’opinion efficace dans l’ensemble de la société et dans la vie quotidienne.

Les indépendants sans salariés forment un problème supplémentaire. Déjà à l’heure actuelle, ils n’ont pas de règlement général du temps de travail. Une partie est liée aux heures d’ouverture légales des magasins. Dans l’ensemble, ils ne reçoivent pas d’avantages immédiats d’une diminution du temps de travail.

Les partisans

Les travailleurs forcés au travail à temps partiel appartiennent comme les chômeurs aux catégories les plus intéressées à une redistribution du travail.

Mais pour obtenir une diminution du temps de travail et la redistribution du travail qui l’accompagne, c’est bien sûr avant tout la majorité des travailleurs qui est concernée. C’est chez eux que la propagande doit récolter des fruits — ils doivent en faire leur propre combat. Il s’agit donc aussi, par exemple dans la métallurgie, de tous ceux qui, par convention, sont déjà arrivés près des 35 heures/semaine. Éventuellement, ils travaillent en pratique près de 40 heures (y compris les heures supplémentaires), comme la plupart des autres salariés conventionnés avec des contrats de travail garantis et des revenus plutôt médiocres. Eux tous ne voient jusqu’ici aucune raison de remettre en cause cela par un règlement nouveau et compliqué.

C’est donc la garantie de leur niveau de vie, l’élimination de leurs soucis, et avant tout la perspective de futures conditions de vie meilleures qui doivent être au centre de la campagne et pas l’appel à la compassion envers les chômeurs et les temps partiels.

Praticabilité et contrôles

Un règlement praticable de l’embauche de forces de travail supplémentaires en contrepartie d’un temps de travail plus court pour les travailleurs des entreprises est indispensable pour obtenir un soutien et une tolérance large dans la société pour cette campagne.

Les conseils d’entreprise, notamment, mais aussi les caisses d’accidents du travail, devraient être dotés de compétences de contrôle particulières. Dans la défense des intérêts interentreprises, un rôle particulier devrait être attribué aux syndicats. Sans doute, l’instauration provisoire d’une sorte de cour d’arbitrage entre tous les participants serait nécessaire — une cour qui déciderait sans délai et par voie hiérarchique des questions polémiques afin d’empêcher toute obstruction procédurière.

Il y a beaucoup de contrats de travail avec des salaires largement insuffisants. Là, la tentation et la contrainte sont grandes d’effectuer des heures supplémentaires afin d’améliorer le revenu. Cela ne peut être combattu que par un salaire minimum légal qui serait introduit simultanément à la réduction du temps de travail et contrôlé.

Réflexions politico-pratiques

Une vie meilleure comme motivation pour la poursuite des intérêts objectifs

Les objectifs d’un projet de diminution du temps de travail résident d’abord dans une vie meilleure avec moins de travail et plus de temps pour soi ; deuxièmement dans la libération des contraintes. Tous deux, dans cet ordre, doivent, grâce à la propagande, devenir une motivation dynamique pour la mise en œuvre de la diminution du temps de travail.

Dans de nombreux domaines, il y a une « culture » de la prestation, y compris chez les salariés. On devrait s’en inspirer : de la responsabilité pour les résultats du travail et pour le maintien durable de sa propre capacité de prestation peut naître une forte motivation pour une diminution du temps de travail — contre les exigences démesurées et l’auto-exploitation.

Processus d’organisation et organisations

Jusqu’à présent, aucune organisation des travailleurs n’a mis au centre de ses activités la question du temps de travail.

Dans les conventions collectives, les syndicats s’occupent directement du temps de travail. Verdi[3], il est vrai, a développé sa propre politique pour la réduction du temps de travail et il effectue des choses remarquables — mais, à l’exception de revendications annexes, les questions de temps de travail ne vont jusqu’à présent pas plus loin que des revendications dans le cadre des conventions collectives. Il est manifestement encore très éloigné d’une conception d’un changement de l’organisation sociale du travail et de la division du travail grâce à la réduction du temps de travail.

En même temps, les syndicats sont évidemment les organisations les plus importantes dont les membres, les responsables et la direction doivent être gagnés à un tel projet. Leur capacité à exprimer des intérêts et leur force d’organisation sont indispensables pour développer des actions. Cependant, des 20 millions d’employés tous secteurs confondus, seuls quelques pour cent sont organisés et seulement une partie d’entre eux ont une conscience syndicale.

Les organisations sociales devraient développer un intérêt pour des temps de travail plus courts parmi leurs employés dans le domaine des soins de santé. À ceci s’oppose la mesquinerie de la classe moyenne. La garantie d’un meilleur financement est indispensable pour obtenir leur soutien. Cela, à son tour, n’est pas en relation directe avec une diminution du temps de travail, mais va de pair avec la distribution primaire des revenus et une imposition plus forte des revenus du capital. Un programme d’élargissement des interventions publiques serait utile et nécessaire comme cadre politique du projet.

Les organisations sociales et les Églises pourraient aussi être gagnées à un projet de diminution du temps de travail et de redistribution du travail en tant que représentantes de propositions humanistes plus générales :

  • pour l’élimination du stress quotidien et pour plus de temps disponible, tant pour leurs affiliés que pour la population en général ;
  • pour l’endiguement de l’appauvrissement par le chômage et les bas salaires ;
  • pour une démarchandisation des relations générales de vie.

Les organisations de parents, d’étudiants, culturelles et sportives pourraient aussi être gagnées à une limitation du temps de travail et de la charge de travail, de même qu’à l’augmentation du temps libre disponible.

L’énumération pourrait être poursuivie.

Horizon temporel des revendications et de leur mise en œuvre

On devrait estimer à un an la mise en œuvre économique et organisationnelle des étapes de la diminution du temps de travail, un an pour la première étape de 40 à 35 heures et pour la seconde de 35 à 30 heures. Un an de pause entre ces deux étapes pour effectuer le travail annexe et pour consolider les acquis serait un minimum.

Avant qu’un tel projet ne puisse devenir une campagne publique prise au sérieux, une information large et intensive des activistes et des organisations, leur entente sur un point de vue commun et leur mise en réseau seront nécessaires. Cela demande certainement plus d’un an. Ensuite se déroule le difficile travail de persuasion des principaux concernés, jusque-là passifs. C’est seulement alors que pourra se déployer une pression politique par des activités publiques. Pour tout cela, on ne peut pas calculer aujourd’hui le temps nécessaire. Mais, comme l’a montré le sauvetage des banques, les choses peuvent aussi aller à toute vitesse. Cela dépend de la force relative du mouvement et de la prise de conscience par la bourgeoisie et leurs acolytes d’une mise en danger de leurs intérêts. Le cœur de la question est donc le développement d’un mouvement autonome.

AUTEUR : Jörg Miehe est chercheur en sciences sociales à l’Institut Ursula Möllenberg à Gelsenkirchen. L’article dont celui-ci est une version abrégée, a été publié dans Marxistische Blätter, Heft 2-12, 50e année, p. 43-50 (www.marxistische-blaetter.de).


[2] Marx parlant du Bill des dix heures en Angleterre, dans son Adresse inaugurale à l’Association internationale des travailleurs ; voir aussi la journée des 8 heures et la révolution de novembre 1918 en Allemagne.

[3] Le syndicat allemand du secteur des services