L'avenir du socialisme

Samir Amin

Le moment est certainement venu de se poser à nouveau la question de l'avenir du socialisme. Depuis le début des années 80 l'offensive idéologique de la droite ultra libérale s'est imposée au point que les forces social-démocrates prédominantes dans la gauche occidentale ont cru nécessaire de se rallier largement à ses propositions. Dans le Tiers Monde les amorces d'un développement relativement autonome ont été systématiquement démantelées au profit d'un retour à la soumission intégrale aux exigences de l'expansion capitaliste mondialisée. Enfin last but not least l'effondrement brutal des régimes de l'Europe Orientale ouvre la voie à une restauration possible du capitalisme par l'insertion des sociétés et économies de ces pays dans ce même système capitaliste mondial. L'idéologie libérale triomphante proclame la faillite définitive du socialisme.

Pour ceux qui, comme nous, pensent que le socialisme constitue un système de valeurs dont la réalisation n'est jamais «achevée», et non pas donc un «modèle» qui aurait été déjà «construit» ici ou là, la question est infiniment plus complexe. D'emblée je dirais que le risque réel aujourd'hui est que les illusions dont les peuples de l'Ouest, de l'Est et du Sud sont les victimes ne conduisent à ce que la faillite inévitable du libéralisme triomphant se fasse dans des conditions dramatiques pour les classes populaires désarmées idéologiquement et politiquement. Plus que jamais je proclamerais que les termes de l'option sont «socialisme ou barbarie».

Il me paraît utile de partir, pour cette analyse, de la critique des trois bases fondamentales sur lesquelles repose la thèse libérale en vogue.

Premier postulat libéral: le «marché» exprimerait une rationalité économique en soi qui se situe hors de tout contexte social spécifique. Ce postulat erroné n'est rien d'autre que l'expression de l'aliénation économiste qui constitue l'essentiel du contenu de la légitimation idéologique du capitalisme. En fait le «marché» ne détermine pas les relations sociales; au contraire le cadre défini par celles-ci détermine les conditions d'opération du marché. Dans l'optique économique aliénée les lois économiques sont conçues comme l'analogue des lois de la nature, s'imposant comme des forces externes à toute intervention humaine, alors que l'économie est le produit de comportements sociaux déterminés (1). Il n'y a pas de rationalité économique en soi, mais seulement l'expression des exigences d'un système social au plan de la gestion économique. Ce système social n'est pas rationnel, d'un point de vue humaniste, s'il n'est pas satisfaisant pour les êtres humains qui en sont les victimes: le chômage, la polarisation dans le développement mondial, le gaspillage écologique sont les manifestations de l'irrationalité de ce système -le capitalisme réellement existant. Or ces phénomènes négatifs sont bel et bien produits nécessairement par le «marché»: la rationalité du marché reproduit les irrationalités du système social.

Second postulat libéral: l'identité réversible capitalisme = démocratie, démocratie = capitalisme. Il s'agit là d'une véritable supercherie.

Le courant de pensée dominant à notre époque, largement marqué par l’évolutionnisme et le pragmatisme anglo-saxons, appauvrit le débat en concevant la démocratie comme un ensemble de droits et de pratiques précis et limités, indépendants de la perspective sociale désirée. Cette démocratie remplit alors une fonction stabilisatrice dans la société, laissant l'«évolution» au soin des «forces objectives» commandées en dernier ressort par la science et la technologie (2) qui opèrent à l'insu de la volonté des êtres humains, rapetissant le rôle et les fonctions des processus révolutionnaires dans l'histoire.

La pensée socialiste se situe aux antipodes de ce mode de raisonnement. L'analyse de l'aliénation économique produite par Marx, centrale pour toute compréhension scientifique et réaliste du mécanisme de la reproduction capitaliste, conduit à réhabiliter la fonction décisive des révolutions, moments de transformation qualitative et de cristallisation de potentialités impossibles à concevoir sans elles. Dans chacune des trois grandes révolutions du monde moderne (la française, la russe et la chinoise), dans les moments de leur radicalisation, le mouvement des idées et des forces sociales est parvenu à se projeter loin en avant des exigences de la transformation sociale «historiquement objectivement nécessaire». C'est ainsi que la démocratie jacobine dépassait les exigences de la simple mise en place d'un «pouvoir bourgeois». Bien que fonctionnant dans un cadre défini par la propriété privée, son souci d'établir un pouvoir réellement au service du «peuple» entrait en conflit avec l'exigence bourgeoise pure et simple. A ce stade de développement de la société la bourgeoisie n'aspirait guère plus qu'à une démocratie censitaire comme elle a été pratiquée d'ailleurs au XIXe siècle. Par ailleurs la bourgeoisie était disposée au compromis avec la monarchie et l'aristocratie. Les aspirations du «peuple» – c'est-à-dire la foule des paysans et artisans – allaient beaucoup plus loin. Ce peuple n'avait que faire de la «liberté du commerce et de l'entreprise». Au point que, pendant la Convention, il découvrira ce mot d'ordre étonnamment moderne «le libéralisme (entendu économique) est l'ennemi de la démocratie» ! Cette projection en avant amorçait d'ailleurs une conscience socialiste encore à naître (le Babouvisme, doctrine égalitariste de Babeuf, en témoigne). De la même manière l'U.R.S.S. des années 20 et la Chine maoïste se sont projetées dans une vision communiste bien au-delà des exigences de la réforme «nationale populaire» à l'ordre du jour. Certes ces moments de radicalisation restent, de ce fait fragiles ; et des conceptualisations plus limitées, mais en consonance avec les exigences «objectives», finissent par l'emporter. Mais on aurait bien tort de sous-estimer leur importance, par l'indication qu'ils donnent du sens du mouvement nécessaire à venir.

La démocratie bourgeoise est le produit de la révolution qui a détrôné la dominance de la «métaphysique tributaire» (3). Elle établit sur cette base le «droit égal» et les libertés personnelles, mais pas «l'égalité» (sauf de droit). Beaucoup plus tard, dans la seconde moitié du XIXe siècle seulement, le mouvement ouvrier impose la démocratie politique non censitaire et arrache des droits sociaux, mais dans le cadre d'un compromis fondé sur l'acceptation de la gestion capitaliste de l'économie, compromis lui-même rendu possible par la polarisation mondiale au bénéfice des centres industriels. De ce fait la démocratie occidentale est limitée au domaine du politique, tandis que la gestion économique reste fondée sur les principes non démocratiques de la propriété privée et de la compétition. En d'autres termes, le mode de production capitaliste par lui-même n'exige pas la démocratie même si l'oppression qui le définit est rendue insensible par l'aliénation économique dans laquelle baigne toute la société. En contrepoint le projet socialiste de société sans classes, libérée de l'aliénation économique, implique structurellement la démocratie. Une fois brisé le ressort de la compétition des capitalistes, les rapports sociaux fondés sur la coopération des travailleurs et non plus sur leur soumission sont impensables sans l'expression achevée de la démocratie.

Si ce que l'on appelle les pays du Tiers Monde n'ont presque jamais connu un fonctionnement véritablement démocratique de leur vie politique cela n'est pas là l'héritage de leur «culture traditionnelle» (4). Ce que j'appelle «le capitalisme réellement existant», c'est-à-dire le capitalisme comme système mondial et non comme mode de production considéré au degré le plus élevé de l'abstraction, a toujours été jusqu'à ce jour générateur d'une polarisation à l'échelle mondiale (le contraste «centres/périphéries»). Cette dimension a été malheureusement toujours sous-estimée par la pensée socialiste, dans tous ses courants, y compris marxiste. Or la polarisation internationale inhérente à cette expansion entraîne à son tour une polarisation sociale interne dont les manifestations sont multiples : inégalité croissante dans la répartition du revenu, chômage massif et marginalisation etc.. En considérant le système mondial comme l'unité dominante de l'analyse, on prend la mesure véritable de ce fait social dont la portée est décisive pour la compréhension des enjeux des luttes, à savoir, que l'essentiel de l'armée de réserve du capital est située dans les périphéries du système.

De ce fait, l'instabilité constitue la règle dans la vie politique des périphéries. Sur un fond de dictature violente (militaire ou non selon les cas), largement soumise aux exigences de l’expansion mondiale du capital, se dessinent de temps à autre des explosions qui remettent en question ces dictatures. Néanmoins ces explosions conduisent rarement à une démocratie politique, fût-elle relative. Le modèle le plus courant est en effet celui de la réponse «populiste». On entend par là celle des régimes qui s'attaquent réellement à certains aspects tout au moins du problème social et préconisent une stratégie de développement susceptible d'atténuer les conséquences tragiques de la périphérisation.

Il existe cependant des intermèdes entre les dictatures de droite et/ou les moments populaires populistes dans lesquels se glisse parfois une «petite démocratie». Entendons par là des régimes qui reconnaissent le principe de l'élection, le multipartisme et un certain degré de liberté d'expression, mais qui se gardent d'affronter les problèmes sociaux fondamentaux et/ou de mettre en question les rapports de dépendance et de soumission au système mondial. Ces «démocraties» ne sont donc guère que l'expression de la crise du système despotique normal du capitalisme. L'Amérique latine, la Corée, les Philippines fournissent des exemples des contradictions non résolues par ces régimes. Car les systèmes démocratiques qui se sont imposés dans ces conditions, sont confrontés à un dilemme redoutable. De deux choses l'une : ou bien le système politique démocratique acceptera la soumission aux exigences de l'«ajustement» mondial. Il ne pourra alors envisager aucune réforme sociale importante et la démocratie ne tardera pas à entrer elle-même en crise (comme c'est déjà le cas en Argentine). Ou bien les forces populaires, saisissant les moyens de la démocratie, imposeront ces réformes. Le système entrera alors en conflit avec le capitalisme mondial dominant et devra glisser du projet national bourgeois à un projet national populaire.

Dans les régions de la périphérie les plus misérablement traitées par l'expansion capitaliste la situation est encore plus désespérée. Car l'histoire de l'expansion capitaliste n'est pas seulement celle du «développement» qu'elle a occasionné. C'est aussi celle des destructions sauvages sur lesquelles elle s'est construite. Il y a dans le capitalisme un aspect destructif qu'on gomme le plus souvent de l'image élogieuse de ce système. Ici le type de pouvoir «normal» est celui qu'ont représenté les Tontons Macoutes en Haïti, Somoza au Nicaragua et un nombre impressionnant de dictatures du même acabit dans l'Afrique contemporaine.

Troisième postulat libéral : l'ouverture totale au système mondial constituerait une contrainte «incontournable», la condition sine qua non de tout «développement». L'hypothèse théorique sous-jacente est que le «développement» dépend pour l'essentiel de conditionnements internes propres à chaque société, leur intégration dans l'économie mondiale étant un facteur potentiellement favorable (si on sait en exploiter les chances qu'il offre). Cette thèse n'est pas seulement démentie par l'histoire des cinq siècles d'expansion capitaliste, qui est celle d'une polarisation sans cesse reproduite et approfondie jusqu'à nos jours et pour tout l'avenir visible, elle est également sans fondement scientifique. Car le «marché mondial» en question est un marché tronqué, limité aux marchandises et au capital, tandis que – en dépit des migrations internationales – il n'a jamais été question d'un «marché mondial du travail» (et il n'en est pas question dans l'avenir visible). Or l'économie libérale elle-même démontre que la mobilité d'un seul facteur de la production (le capital), tandis que les deux autres facteurs (le travail et la nature) demeurent prisonniers de la géographie naturelle et politique, ne permet pas d'homogénéiser les niveaux de productivité et les conditions sociales.

La loi de la valeur mondialisée, qui opère dans ces conditions, ne peut que produire et reproduire la polarisation (le contraste centres/périphéries). Dans ce sens le «facteur externe» (l'intégration au système mondial) est par nature défavorable et même de plus en plus défavorable. J'ai exprimé cette thèse en faisant appel à une évidence: il a suffi de quelques décennies à l'Allemagne au XIXe siècle pour «rattraper» l'Angleterre; combien de temps faudra-t-il au Brésil pour rattraper» les Etats-Unis ?

Sans doute les formes et le contenu de la polarisation ont-ils évolué dans le temps (5). De la révolution industrielle à la seconde guerre mondiale ce contraste s'est fondé sur l'opposition pays industrialisés/pays non industrialisés. L'industrialisation accélérée dans certaines régions du Tiers Monde ne remet pas en question, à mon avis, la polarisation, mais seulement ses formes. Les mécanismes de la nouvelle polarisation sont fondés sur la domination financière (les formes nouvelles du capital financier mondialisé), technologique (en rapport avec la nouvelle révolution scientifique et technologique), culturelle (par l'intensification de la puissance des médias), et militaire. Dans cette perspective les «nouveaux pays industrialisés» ne constituent pas des «semi-périphéries» en voie de cristallisation en centres nouveaux, mais les véritables périphéries de demain.

Par contre les pays dits du «Quart Monde» ne constituent plus des périphéries véritables, mais sont de la nature de ces régions détruites par l'expansion capitaliste dans ses formes antérieures. Car l'état lamentable du «Quart Monde» n'est pas le produit d'un refus de s'insérer dans la division internationale du travail et d'un «échec» d'une tentative de déconnexion qui y aurait été tentée. En fait ce «Quart Monde» dont on parle comme d'une nouveauté, est en réalité un produit permanent de l'expansion capitaliste. Un bel et triste exemple de ce Quart Monde ancien est fourni par les régions de l'exploitation esclavagiste dans l'Amérique de la période mercantiliste : Nord-Est brésilien, Antilles (Haïti entre autres). Ces régions furent en ce temps considérées comme «prospères», et elles constituaient le coeur de la périphérie correspondant au système de l'époque. Par la suite les structures nouvelles du développement capitaliste ont marginalisé l'importance relative de ces régions, qui comptent aujourd'hui parmi les plus tragiquement misérables du Tiers Monde. Aujourd'hui le système qui a confiné l'Afrique dans la spécialisation agro-minière par l'exploitation extensive de ses sols jusqu'à épuisement, comme la révolution technologique qui économise certaines matières premières, ne sont-ils pas déjà en voie d'exclure ce continent de la division mondiale du travail? Subissant passivement une déconnexion qui les rejette, par définition même les sociétés du Quart Monde ne peuvent pas trouver de réponse à leurs problèmes par les seules vertus de l'ouverture. La recolonisation, adoucie par la charité, ne vise-t-elle pas ici à masquer l'échec certain de la solution néolibérale ?

Du point de vue de l'intérêt des différents peuples de la planète l'unification du système mondial sur la base unilatérale du marché n'est donc pas souhaitable. Elle n'est pas davantage l'issue la plus probable des évolutions en cours, tant sont aigus les conflits qu'entraînera fatalement la soumission au critère unilatéral du «marché» opérant dans un espace mondial «darwinien». Le discours idéologique de l'Occident, qui a fait cette option stratégique, vise à masquer l'acuité de ces conflits.

Les valeurs du socialisme trouvent leur fondement scientifique (et non simplement moral) dans le refus des trois bévues de la pensée bourgeoise analysées plus haut. Tous les courants de la pensée socialiste se sont attachés à dépasser la Philosophie des Lumières qui se proposait de découvrir le moyen de mettre en place une société «rationnelle» à vocation éternelle. Le socialisme procède donc de l'analyse des limites historiques de la «rationalité» en question, en fait du capitalisme. Ce faisant le socialisme définit un projet de société qualitativement plus avancée, allant dans le sens d'une meilleure maîtrise des êtres humains de leur devenir social. Ici encore donc la thèse marxiste de l'aliénation retrouve sa place centrale : le projet de société en question implique la libération de l'aliénation économique propre à l'idéologie bourgeoise. Ce projet ne peut pas être défini à l'avance d'une manière plus précise. Car si l'on peut préciser ce qu'il faut «abolir» (comme la propriété privée des moyens de production évidemment), on ne saurait dessiner à l'avance -en dehors de toute praxis sociale - les linéaments des méthodes nouvelles de la gestion sociale. Tenter de le faire serait d'ailleurs aller à contresens de la méthode même du projet socialiste de libération qui implique que la responsabilité de la construction de l'avenir n'appartient qu'aux générations successives qui feront cette histoire. Il est évident que nous sommes confrontés au fait que les sociétés dites socialistes des pays de l'Est ont aboli la propriété privée et mis en place des systèmes de gestion économique et politique auto-qualifiés de socialistes. Or ces systèmes sont en voie de désagrégation. Doit-on en conclure que le projet socialiste lui-même est utopique ? Si l'on veut ouvrir un débat fécond sur ces expériences il nous faut revenir à la question de la nature des révolutions dites «socialistes» et des perceptions des limites historiques du capitalisme dont elles ont procédé. Or ici deux attitudes sont possibles. Ou bien on concentre le regard sur ce qui définit le capitalisme à son niveau d'abstraction le plus élevé – c'est-à-dire la contradiction capital/travail – et on définit les limites historiques de la société capitaliste à partir de celles que l'économisme qui la caractérise impose. Cette optique inspire fatalement une perception «étapiste» de l'évolution nécessaire: les sociétés capitalistes attardées (périphéries) doivent «rattraper» le modèle avancé avant d'être à leur tour confrontées aux défis d'un dépassement possible (ou peut-être même nécessaire) des limites de ce dernier. Ou bien on donne plus d'importance dans l'analyse à ce que nous nous proposons d'appeler «le capitalisme réellement existant», entendant par là un système qui, dans son expansion mondiale réelle, a généré une polarisation centres/périphéries qui ne peut être surmontée dans le cadre du capitalisme lui-même. Le socialisme dans tous ses courants a sous-estimé cette dimension du capitalisme, comme je l'ai déjà dit.

Or la remise en cause de l'ordre capitaliste à partir des révoltes de sa périphérie oblige à repenser sérieusement la question de la «transition socialiste» à l'abolition des classes. Quelque nuance qu'on fasse, la tradition marxiste est restée handicapée par la vision théorique de départ de révolutions ouvrières ouvrant, sur la base de forces productives avancées, une transition elle-même relativement rapide, caractérisée par un pouvoir démocratique des masses populaires qui est théoriquement plus démocratique que le plus démocratique des Etats bourgeois. En contrepoint je dirai que le caractère profondément inégal immanent à l'expansion capitaliste a mis à l'ordre du jour de l'histoire la révolution des peuples de la périphérie. Cette révolution est anti-capitaliste dans ce sens qu'elle se dresse contre le développement capitaliste réellement existant, insupportable pour ces peuples. Autrement dit les contradictions les plus violentes que l'accumulation capitaliste entraîne dans son propre mouvement réel s'opèrent à la périphérie du système plutôt que dans ses centres. Mais cette révolution anti-capitaliste n'en est pas pour autant simplement socialiste. Elle a, par la force des choses, une nature complexe.

Les sociétés post-capitalistes sont confrontées à l'exigence d'un développement substantiel des forces productives. Il est en effet illusoire de penser fonder un «autre développement» sur le dénuement, même si l'on rejette les modèles de vie et de consommation produits par le capitalisme dans ses centres avancés et qu'on en mesure le gaspillage réel et l'inhumanité. Reconnaître cette nécessité n'est pas accepter la thèse selon laquelle le passage préalable par une phase d'accumulation capitaliste serait inévitable. Car la révolution bourgeoise n'est pas dans sa nature profonde le produit d'un mouvement des masses populaires organisées et dirigées par des partis politiques ouvertement anti-capitalistes dans leur idéologie et vision de l'avenir. Acceptée par la bourgeoisie locale, l'expansion capitaliste, qui implique un développement ouvert sur le système mondial, est ici remise en question par les masses populaires qu'elle écrase.

L'expression de cette contradiction spécifique et nouvelle, qui n'avait pas été imaginée dans la perspective classique de la transition socialiste telle que Marx l'avait conçue, donne aux régimes post-capitalistes leur contenu réel, celui d'une construction nationale et populaire dans laquelle se combinent conflictuellement des aspirations et des acquis de nature socialiste et des aspirations de nature capitaliste qu'appellent les exigences du développement des forces productives dans certains de leurs aspects.

Cette contradiction, inhérente à la longue transition imposée par le développement inégal du capitalisme, a été gérée d'une certaine manière que l'on peut sans doute définir par ses trois composantes fondamentales: la planification bureaucratique (niant tout rôle au marché), le monopole politique anti-démocratique de la classe – parti – Etat dirigeant, une déconnexion totale par rapport au système mondial allant pratiquement jusqu'à l'autarcie (celle-ci ayant été au demeurant imposée par le blocus occidental plutôt que voulue par les régimes de l'Est). Que cette construction dite socialiste soit opérée par un système politique non démocratique et par une planification bureaucratique, constitue certes une réalité importante, dont l'explication complexe doit mettre en oeuvre, outre les déterminations historiques socialistes et culturelles, les effets de l'idéologie du mouvement socialiste qui a produit l'intelligentsia révolutionnaire de ces pays (le léninisme, le maoïsme). Néanmoins, non seulement l'hégémonie nationale populaire pourrait – selon moi – fonctionner d'une autre manière, faisant place à la démocratie politique et aux mécanismes du «marché» (lequel, pas plus que dans les économies capitalistes n'existe en-dehors de la base sociale qui en détermine les contours), mais encore j'affirme que la progression de cette hégémonie nationale populaire exige qu'on aille dans ce sens.

Dans ces conditions l'ampleur de la crise des sociétés de l'Est ne nous a guère surpris, même si nous l'avons été, comme tous, par sa soudaineté. Aujourd'hui ces sociétés sont confrontées à une triple option que je résume brièvement sous les trois têtes de chapitres suivantes :

(I) Evolution dans le sens d'une démocratie bourgeoise ou progrès au-delà de celle-ci par l'affermissement du pouvoir social des travailleurs dans la gestion de l'économie ?

(II) Rétablissement d'une «économie de marché» pure et simple ou progrès de formules efficaces permettant d'encadrer un recours maîtrisé aux mécanismes du marché par une planification démocratique ?

(III) Ouverture extérieure totale et incontrôlée ou maîtrise des relations avec le monde capitaliste ambiant, fût-ce sur la base d'une intensification des échanges ?

La confusion tant dans le débat théorique que dans les affrontements politiques qui secouent les pays de l'Est provient en partie de ce que la nature véritable «nationale populaire» – de l'étape historique ouverte par les révolutions qui ont inauguré l'histoire des régimes en question, demeure occultée par l'héritage idéologique qui les qualifie de «socialiste». Mais elle provient surtout de ce que les forces conflictuelles du capitalisme et du socialisme s'affrontent ici dans la réalité des luttes en question. Les forces qui aspirent à «rétablir le capitalisme» prônent de ce fait l'adoption unilatérale du «marché» (tremplin à partir duquel la propriété privée serait rétablie) et de «l'ouverture extérieure», avec ou sans démocratie (entendue alors au sens occidental du terme) selon les exigences tactiques de la mise en oeuvre de ce projet. Si les forces socialistes balbutient dans leur résistance à ce projet, et s'il leur est difficile d'articuler un contreprojet cohérent (selon les lignes dessinées ci-dessus), c'est bien parce que l'absence de débat démocratique et l'illusion idéologique signalée plus haut constituent des handicaps majeurs à leur action.

J'ajoute que l'offensive idéologique de l'Occident, orchestrée par des médias puissants, est toute entière au service des forces pro-capitalistes, fussent-elles antidémocratiques.

La réponse aux trois questions posées plus haut résultera d'une lutte de classes interne, déjà en cours (même sous une forme silencieuse). Il existe maintenant dans les pays de l'Est une minorité forte (20 % ?) qui pourrait bénéficier d'une restauration capitaliste. Mais celle-ci ne pourra accéder au niveau de vie occidental qui ne fonde ses aspirations qu'en écrasant les classes populaires du fait de l'insuffisance des niveaux de développement et de compétitivité internationale atteints par les pays socialistes.

Dans cette lutte, les peuples des différents pays de l'Est partent inégalement armés. Intuitivement on peut saisir les raisons pour lesquelles les peuples qui ont fait une révolution nationale populaire dite socialiste (U.R.S.S., Chine, Yougoslavie etc..) disposent d'un équipement idéologique qui leur permettra peut-être d'imposer des issues progressistes à leurs luttes. Par contre ceux de l'Europe de l'Est qui n'ont pas d'acquis historique comparable risquent de se laisser griser par l'attraction de leur annexion à l'Europe Occidentale.

Dans la crise actuelle la revendication démocratique comme celle concernant le recours au «marché» et l'ouverture extérieure restent ambiguës car elles regroupent ceux qui veulent les utiliser comme piédestal pour aller plus loin vers le capitalisme et ceux qui aspirent à donner un contenu social progressiste à la gestion politique et économique de leur société, réalisant ainsi une avancée socialiste authentique. Il est intéressant de noter à cet effet que les enquêtes sociologiques menées en U.R.S.S. montrent que les classes privilégiées optent davantage pour la formule «démocratie pluraliste (à l'Occidentale) et marché ouvert sur l'extérieur» tandis que les classes populaires restent attachées aux acquis du «socialisme» (l'emploi garanti, les services sociaux, l'indépendance nationale et la propriété publique) et partant à des formules de «planification» tout en optant pour la démocratisation du système politique. Le pouvoir de Gorbatchev jongle apparemment avec ces deux courants antinomiques, alliés seulement face aux «conservateurs» (qui n'auraient souhaité «aucun changement»). On note des clivages analogues en Yougoslavie. En Chine on sait comment Deng Xiaoping a opté pour une formule de double ouverture capitaliste interne et extérieure sans démocratisation (le modèle auquel conduit logiquement cette option pourrait rappeler celui de la Corée du Sud ou de Taiwan !), une option (faut-il le rappeler) soutenue avec enthousiasme par l'Occident. Sa remise en cause par le mouvement démocratique reste également ambiguë du fait que ce mouvement a rallié dans la confusion des forces minoritaires mais bien représentées dans les classes aisées aspirant ouvertement à une restauration du capitalisme et d'autres majoritaires dans l'opinion populaire (dont certaines se revendiquent du maoïsme) qui s'élèvent contre les résultats sociaux inacceptables pour elles des développements capitalistes de l'ère Deng Xiaoping (6). Les médias occidentaux, en qualifiant la répression du mouvement de retour au «maoïsme», amalgamé avec le «stalinisme», n'ont certes pas contribué à éclairer les lanternes, bien qu'ils aient parfaitement rempli leur rôle dans le soutien de l'option réactionnaire d'une «restauration du capitalisme», même si celle-ci doit se faire en définitive au détriment de la démocratisation.

La situation est passablement différente dans les pays de l'Est européen qui n'ont pas de passé révolutionnaire. Ici les «acquis sociaux» bien que réels, n'ont pas été conquis, mais octroyés d'une manière paternaliste par des partis communistes mis en place par l'Union Soviétique. Car il est bien évident que pour un expert de la Banque Mondiale par exemple, le problème polonais est simple: il faut réduire les salaires (sans commune mesure avec les productivités) de 5 % et tolérer un volume de 2 à 3 millions de chômeurs. Cette situation, qui présente bien des analogies avec celle de l'Argentine, est obscurcie par les illusions du peuple polonais, à qui personne n'a expliqué que dans le système mondial auquel il aspire à être intégré, sa place est plus proche de celle des NICS du Tiers Monde que de celle des sociétés occidentales où se déploie la social-démocratie avancée ! Aussi doit-on craindre ici la dérive d'une démocratie de transition vers un régime autoritaire (du type Pilsuski, assis sur l'Eglise catholique) seul capable d'imposer la discipline du capitalisme. Des évolutions de ce genre sont également à craindre en Hongrie par exemple. Il est difficile à l'heure actuelle d'en dire plus, surtout en ce qui concerne l'Allemagne orientale dont les luttes internes s'entrecroisent avec les aspirations unitaires du peuple allemand et les initiatives que Bonn prendra en réponse (ou en avance) sur celles-ci.

D'une manière générale on est frappé par l'incroyable naïveté à laquelle a conduit la dépolitisation imposée par les régimes non démocratiques de l'Europe de l'Est. Les attaques contre la «nomenklatura» loin d'être l'expression d'un refus socialiste des privilèges semblent ignorer que la classe qui aspire à se constituer en bourgeoisie sera fatalement constituée par cette «nomenklatura» elle-même, que les «privilèges» dont elle a bénéficié sont peu de choses en comparaison des inégalités sociales dans les sociétés capitalistes et précisément la «nomenklatura» aspire maintenant à accéder à ce statut bourgeois encore plus confortable !

L'initiative du «changement» à l'Est est en effet prise d'en haut par la classe dirigeante elle-même. Constituée elle-même sur la base de l'«étatisme» qui a été le moyen de gérer la contradiction capitalisme/socialisme dans la construction nationale populaire, cette classe souhaite maintenant se débarrasser des contraintes de la dimension populaire du système et opte carrément pour le capitalisme. Le «sabordage» du système auquel elle se livre au point de surprendre les commentateurs occidentaux, n'est pas étonnant : il constitue le terme logique de son évolution, qui avait été parfaitement prévu par Mao. Dans son attaque contre son propre système, cette classe reprend à son compte tous les préjugés éculés de la critique du socialisme par l'idéologie bourgeoise, mais se garde de dire que le système qu'elle abandonne avait été tout à fait efficace puisqu'il a précisément permis sa propre constitution en bourgeoisie !

Ajoutons que la confusion est certainement accentuée par la greffe des conflits nationaux internes (U.R.S.S. et Yougoslavie) ou externes (Allemagne/Pologne, Hongrie/ Roumanie) sur les luttes sociales internes (7).

La question de l'avenir du socialisme ne se résume pas dans des avancées ou des reculs éventuels dans les pays de l'Est.

Pour les pays des Tiers et Quart Monde – périphéries véritables et sociétés annihilées par l'expansion capitaliste – si un développement susceptible de répondre aux besoins matériels de l'ensemble des couches sociales de la nation s'avère impossible dans le cadre du socialisme, l'examen de l'option alternative d'un autre développement pensé en-dehors de la soumission aux contraintes globales s'impose. C'est là le sens de l'expression de déconnexion. La déconnexion n'est pas une recette mais un choix de principe, celui de déconnecter les critères de rationalité des choix économiques internes de ceux qui gouvernent le système mondial, c'est-à-dire de se libérer de la contrainte de la valeur mondialisée en lui substituant une loi de la valeur à portée nationale et populaire. Si donc la bourgeoisie est incapable de déconnecter, et si seule une alliance populaire doit et peut se convaincre que c'est là une nécessité incontournable de tout projet de développement digne de ce nom, la dynamique sociale doit conduire à inscrire ce projet populaire dans une perspective pour laquelle nous ne trouvons pas d'autre qualificatif que celui de socialiste. Etant entendu que le socialisme en question reste un projet de société, largement devant nous, et non une réalité déjà construite ici ou là qu'il ne s'agirait que d'imiter. Les évolutions en cours dans l'économie et dans l'organisation politique et culturelle mondiales sont appelées non pas à atténuer le caractère polarisant immanent du capitalisme réellement existant, mais ne peuvent qu'accuser encore davantage les contrastes dans lesquels il s'exprime. Les politiques de soumission à l'unification du monde par le marché – qui s'appellent pour les périphéries «l'ajustement» (que je qualifie d'unilatéral, alors qu'on parle de «restructurations» lorsqu'il s'agit des centres !) – ne peuvent pas «neutraliser» la polarisation nouvelle, et ne constituent donc pas une alternative acceptable à la rupture nationale populaire qui s'impose toujours, et même plus que jamais. Car les bourgeoisies nationales du Tiers Monde qui avaient récupéré à leur profit le mouvement de libération nationale, sont déjà largement compradorisées par l'évolution même du système mondial et, de ce fait, sont incapables de moduler la mondialisation nouvelle au profit de leur pays. Sans doute les classes populaires victimes de ces évolutions sont-elles encore dans le moment de la confusion qui succède à l'épuisement de l'ancien mouvement de libération nationale. Aussi est-il difficile de prévoir la prochaine étape concrète de la révolution populaire ininterrompue qui menace toujours la mondialisation d'éclatement dans les périphéries du système qui restent, à terme, la «zone des tempêtes» (8).

Dans l'immédiat les réponses des peuples du Tiers Monde paraissent généralement aussi inadéquates qu'ailleurs. Le regain des expressions culturalistes dont les mouvements religieux fondamentalistes sont les hérauts ici et là est, par lui-même, un symptôme de la crise et non la réponse adéquate à son défi (9).

Il y a cependant quelques signes qui indiquent un dépassement possible de l'impasse. L'expérience qui fut exemplaire du Nicaragua (10) illustre ce fait que la «démocratie jacobine» rajeunie par l'apport des moments de la radicalisation des révolutions socialistes de notre temps, est en fait la démocratie à laquelle aspirent – même confusément – les classes populaires du Tiers Monde contemporain. Celle-ci se délimite de la démocratie bourgeoise libérale, qui ignore la dimension des réformes sociales nécessaires, comme elle se délimite des «mobilisations populistes» auxquelles nous avons fait référence plus haut, dont le mépris de la démocratie a épuisé le potentiel rénovateur.

On n'a pas suffisamment réfléchi en Occident sur la signification de l'échec des fondamentalistes islamiques en Afghanistan, présentés pas les médias comme des «combattants de la liberté» (bien que leur programme se propose de fermer les écoles ouvertes par les «athées à la solde de Moscou», en commençant par les écoles de filles bien entendu) qui devaient entrer à coup sûr à Kaboul au lendemain du retrait des troupes soviétiques.

Il n'y a aucune raison d'exclure l'Occident du débat sur les perspectives du socialisme. Il n'y a aucune raison qui autorise à mépriser l'histoire du mouvement ouvrier qui a permis les réalisations de la social-démocratie avancée, et pas davantage de raison d'ignorer les conquêtes démocratiques de l'Occident. Mais qui n'avance pas recule. Une avancée socialiste en Occident impose qu'on se libère de l'aliénation économique et de l'idolâtrie de la démocratie pluraliste dans les conditions où elle est pratiquée.

La conscience de l'interdépendance écologique a certainement fait une irruption irréversible dans notre monde, et il faut s'en féliciter. Il reste que les principes mêmes du capitalisme sont impuissants à en gérer les contraintes. Car le «marché» est un ensemble de mécanismes opérant sur la base du court terme (maximum 15 ans), tandis que les effets écologiques du développement des forces productives (problème de l'ozone, de l'effet de serre, etc..) se situent dans l'horizon séculaire ou même plus long. De ce fait il est rigoureusement impossible d'éviter la catastrophe sans accepter le principe d'une planification rationnelle (terme fort peu à la mode !) qui transgresse le «marché». Il est absurde de croire pouvoir faire face au problème par «l'intériorisation des coûts externes» (qui ne dépasse pas le «rafistolage»). On peut même se demander si le principe démocratique que l'on connaît (le système électoral) est capable de permettre la gestion écologique de la planète. En négligeant trop souvent de mettre en avant cette contradiction immanente du système, bien des écologistes alimentent une double hypocrisie fatale. Car d'une part les classes travailleuses – même en Occident démocratique – n 'ont pas le dernier mot dans la décision économique et d'autre part les pays du Tiers Monde n'ont également aucune responsabilité importante dans la dégradation de la planète.

Par ailleurs, l'intensification de la communication opérant dans le cadre du capitalisme réellement existant comme système mondial ne constitue pas un facteur de libération et de démocratisation, bien au contraire. L'observateur qui ne vit pas en permanence dans la quotidienneté occidentale reste toujours frappé par l'incroyable matraquage des esprits par les médias dominants. D'un pays à l'autre, des libéraux et conservateurs aux socialistes, le consensus impose l'adoption d'attitudes identiques sur tous les grands problèmes. Le pluralisme tant vanté comme synonyme de démocratie est vidé de tout contenu, les divergences étant au contraire artificiellement accusées par les concurrents de la classe politique sur les questions mineures et provinciales.

Au moment où l'on proclame «la fin des idéologies» jamais l'Occident n'a été aussi terriblement soumis à un discours idéologique aussi exclusif.

Faisant référence ailleurs aux percées remarquables de la conscience sociale occidentale (que représentent entre autres les thèmes du féminisme, de l'aspiration à des espaces «non marchands» etc...) j'ai néanmoins cru nécessaire d'exprimer des réserves sur la portée de ces percées, qui pourraient être «absorbées» par un système demeurant fondamentalement capitaliste, et impérialiste dans ses rapports avec la périphérie, ou au contraire amorcer une évolution positive. Tout dépendra finalement des conceptions que les peuples de l'Europe, des Etats-Unis et du Japon se feront de leur «concurrence», comme des rapports Est-Ouest et Nord-Sud.

Les contradictions inter-occidentales n'ont jusqu'à ce jour jamais franchi les limites de la concurrence mercantile, et jamais les Japonais et les Européens n'ont osé adopter une position sur un problème quelconque qui puisse réellement déplaire aux Etats-Unis. En sera-t-il ainsi nécessairement dans l'avenir? La question reste ouverte. Selon certains ces conflits doivent s'aggraver et finalement conduire à un éclatement relatif de l'unité du marché mondial et à la constitution de zones d'influence autour des pôles dominants (Etats-Unis, Japon, Europe). La consolidation de la détente dans les relations Ouest-Est devrait renforcer cette possibilité, le parapluie militaire américain devenu inutile. Mais on peut avoir quelque doute sur la consistance éventuelle d'une politique néo-impérialiste commune de l'Europe: coincée entre la concurrence des périphéries industrialisées (les NICs) mieux placées pour ce qui est des industries traditionnelles et celle du Japon et des Etats-Unis potentiellement mieux armés dans les domaines de technologies nouvelles, l'Europe parviendrait-elle à s'imposer dans ce cadre ? Par ailleurs, l'ouverture de l'Est européen à une reprise de l'expansion allemande pourrait désolidariser Bonn de ses partenaires de la C.E.E. et compliquer davantage l'évolution des relations intra-Ouest. En tout état de cause on peut se poser la question de savoir si la poursuite de la construction européenne (l'horizon 1992 de la C.E.E.) résistera à l'absence de toute politique sociale commune. J'en doute tant il me semble que les conflits sociaux prendraient alors une ampleur insoupçonnée (11).

En fait les termes de l'alternative les plus probables paraissent être les suivants : ou bien les occidentaux s'entêtent à vouloir construire l'Europe du marché commun capitaliste tel qu'il est conçu, et cette Europe sera fatalement allemande, avec ou sans annexion de l'Europe orientale à ce projet ; ou bien les forces progressistes en Occident comprendront qu'une «autre Europe» (celle de la «maison commune» envisagée par Gorbatchev) implique une plus grande autonomie sociale – dans l'interdépendance – de tous les partenaires, occidentaux, allemands et orientaux.

L'avenir du socialisme en Occident européen dépendra donc beaucoup de l'évolution des rapports intra-européens. Sans doute la bipolarisation idéologique issue des révolutions socialistes depuis 1917 serait-elle gommée si le capitalisme venait à être restauré dans les pays en question. Une évolution de ce genre que malheureusement une bonne partie de la gauche occidentale appelle de ses voeux par anticommunisme, se solderait par un recul durable des aspirations socialistes en Occident. Car elle ne se ferait nullement au bénéfice d'un essor de la social-démocratie, mais à celui de la droite bien entendu. Par contre, dans l'hypothèse d'un approfondissement d'évolutions nationales populaires dans les pays de l'Est, tout dépendra de l'écho de celui-ci sur les peuples d'Occident. Car cet approfondissement pourrait laisser les choses en l'état – des relations froides – si les illusions de l'aliénation économiste aidant – les travailleurs de l'Occident continuent à estimer que leurs niveaux de consommation demeurant supérieurs, il n'y a rien à apprendre de l'Est. Mais il pourrait aussi amorcer un renouveau de la conscience socialiste en Occident. C'est l'hypothèse la plus favorable à la cause du socialisme qui me paraît être celle de la perspective de la «maison commune Europe» proposée par Gorbatchev (12).

Mais en définitive l'axe central qui décidera de l'avenir du socialisme en Occident est celui que définissent les rapports Nord-Sud. Il n'y a là rien de bien nouveau pour nous, dont la thèse centrale est construite sur la prise de conscience de la dimension déterminante dans l'histoire que constitue la polarisation immanente à l'expansion capitaliste mondiale. L'acuité du conflit Est-Ouest avait certainement occulté pendant un certain temps celui, plus fondamental, qui résulte de cette polarisation, tout comme avant 1914 le conflit inter-impérialiste occupait le devant immédiat de la scène. L'atténuation des conflits intra-occidentaux et du contraste Est-Ouest s'accompagne donc d'un regain de l'hostilité envers les peuples qui sont les premières victimes de l'expansion capitaliste, ceux d'Asie, d'Afrique et d'Amérique Latine. Bien des signes indiquent aujourd'hui cette évolution régressive: la remontée des racismes et de l'arrogance coloniale, voire même sur des plans plus précis la «reconversion» des bases de l'OTAN dont les canons sont désormais dirigés vers la rive sud de la Méditerranée...(13)

Les contours d'une nouvelle mondialisation capitaliste possible demeurent donc tout à fait incertains. Sa configuration résultera de conflits qui se poursuivront nécessairement, en dépit du discours idéologique du libéralisme. Au demeurant même dans l'hypothèse absurde que les forces nationales et sociales en conflit acceptent de sacrifier leurs intérêts vitaux divergents pour se soumettre à la stricte logique de la «mondialisation par le marché» le monde ainsi reconstruit serait épouvantable. Aussi l'avenir reste-t-il ouvert à différents possibles et rien ne justifie donc l'abdication de la pensée et de la lutte pour promouvoir un projet global meilleur ; il ne s'agit pas là de subjectivisme volontariste car les choix politiques qui sous-tendent les projets d'avenir sont partie intégrante de l'objectivité historique. L'exploration des différents possibles exigerait alors qu'on examine les termes des alternatives concernant trois ordres d'évolution concernant : (I) le contraste centres/périphéries commandé par la logique du système ; (II) les rapports Ouest-Est ; (III) la compétition intra-Ouest. J'ai tenté de le faire brièvement en partant de la logique de l'unification unilatérale par le marché qui constitue l'essence du projet occidental.

Plus que jamais donc les forces de gauche ont le devoir de promouvoir une alternative crédible à cette option catastrophique. Je ne m'étendrai pas ici sur les linéaments possibles de cette alternative dont j'ai discuté ailleurs de quelques-uns de ses aspects (14).

Premièrement : la seule stratégie qui ait un sens pour les forces progressistes à l'échelle mondiale, sur la base de laquelle un internationalisme des peuples des trois régions (Ouest, Est, Sud) pourrait retrouver un nouveau souffle doit s'inscrire dans la perspective de la construction d'un monde «polycentrique» articulant les différentes régions qui le composent d'une manière souple permettant la mise en oeuvre de politiques spécifiques requises par la variété des niveaux de développement et des situations objectives. Il faut reconnaître dès le départ que les problèmes que les peuples du monde ont à régler sont différents d'une région à l'autre ; il faut donc que le système mondial soit tel qu'un espace d'autonomie permette aux peuples de promouvoir leurs intérêts ; il faut concilier l'»interdépendance générale» et ce souci légitime d'autonomie; il faut substituer la logique d'un ajustement mutuel et réciproque à celle de l'ajustement unilatéral des plus faibles à la poursuite d'une expansion au bénéfice exclusif des plus forts.

Deuxièmement : le polycentrisme signifie pour les pays de l'Est et du Sud la poursuite de politiques de développement déconnectées au sens que j'ai donné à ce concept (la soumission des relations externes aux exigences du progrès interne et non l'inverse qui constitue l'essence de l'ajustement unilatéral par le marché). Cette stratégie s'inscrit dans la perspective d'avancées possibles en direction du socialisme (par la démocratisation et le renforcement de son contenu national populaire), et non d'une «restauration du capitalisme» dans les pays de l'Est, et dans celle d'un refus de la compradorisation des pays du Sud. Elle doit permettre également des avancées progressistes dans les pays de l'Occident, par l'ouverture d'espaces non marchands et par d'autres réformes axées sur la socialisation de la gestion économique. Pour l'Europe elle s'inscrit dans la perspective d'un rapprochement Est-Ouest fondé sur le respect de la diversité des situations aux antipodes de la vision du «roll back».

Troisièmement : en ce qui concerne plus particulièrement le Tiers Monde cette stratégie privilégie le concept de progrès (dans l'organisation des forces productives) fût-ce au détriment de la «compétitivité internationale» immédiate. Elle inscrit à son ordre du jour en priorité les objectifs d'une révolution agricole assumée dans l'égalité maximale (de manière à réduire les rythmes d'une urbanisation incontrôlable et à tenir compte des limites étroites de l'émigration internationale), de la transformation des activités informelles exploitées et dépendantes en une économie populaire de transition. Elle appelle à une combinaison efficace plan-marché, fondement d'une démocratisation soucieuse d'avoir un contenu social populaire. La vision du polycentrisme qu'elle inspire donne aux pays et régions du Tiers Monde une marge d'autonomie qui leur est refusée tant dans le modèle de l'unification mondiale par le moyen exclusif du marché que dans celui d'une régionalisation commandée par les pôles développés concurrents principaux.

Quatrièmement : dans le domaine des actions à mener au niveau de l'organisation internationale de l'interdépendance générale cette stratégie vise à encourager le développement d'embryons d'un «gouvernement mondial démocratique» (par opposition au «directoire des sept riches») comme par exemple par l'amorce d'un impôt mondial affecté aux interventions écologiques. Elle se propose aussi de réduire les tensions produites par le surarmement, notamment des superpuissances. Elle ambitionne enfin de donner un nouveau souffle à l'institutionnalisation démocratique de la gestion du monde par le renouveau de l'ONU.

Enfin pour conclure, je dirai que la construction d'un monde polycentrique ouvrant des perspectives à de nouvelles avancées socialistes implique la prise de conscience de la dimension culturelle universaliste du projet d'avenir. J'ai proposé d'ailleurs à ce sujet la double critique de l'eurocentrisme et des nationalismes culturalistes qui en constituent l'image inversée (15).

Notes :

(1) Cf. S. Amin, L'Eurocentrisme (Economica, 1988) p 13-19; Le développement inégal (Minuit, 1973) chapII ; également Karl Polanyi, La liberta in una societa complessa (Boringheri, 1987) et les travaux de l'école de Francfort.
(2) La science et la technologie comme idéologie est un titre de chapitre des travaux de l'école de Francfort.
(3) L'Eurocentrisme, opcit, chap II sect I.
(4) Cf S. Amin, La question démocratique dans le Tiers Monde contemporain, Africa dévelopment, 1989;cf. en particulier notre critique des thèses néo-wébériennes (Richard Sandbrook, The politics of Africa's stagnation, Toronto 1987). Cf. également les thèses de G. Arrighi concernant la répartition mondiale des armées active et passive du travail in S. Amin, G. Arrighi, A.G. Frank, I. Wallerstein, Transforming the Révolution, à paraître (notre contribution dans cet ouvrage est intitulée: The end of national libération ?).
(5) Cf S. Amin, Réflexions sur le système international (à paraître en anglais), ouvrage collectif (Peter Golding éd.) Cf. également S. Amin, La déconnexion (la découverte, 1985).
(6) S. Amin, L'avenir du maoïsme (Minuit, 1981) ouvrage dont le titre même, s'inscrivant à contre-courant, prévoyait peut-être mieux que d'autres le rejet probable par le peuple chinois de l'ouverture à la Deng !
(7) Nous ne pouvons malheureusement pas tenter d'intégrer ici en quelques lignes la question nationale, dont nous n'avons jamais sous estimé l'importance (Cf S. Amin, Classe et Nation, Minuit 1979).
(8) Cf La déconnexion (op cit), chap I et V ; S. Amin, La faillite du développement (Harmattan, 1989) chap VI ; également notre contribution à Transforming the Révolution.
(9) Mes écrits sur ces mouvements sont principalement en arabe, en français cf. Existe-t-il une économie politique islamique ? Peuples Méditerranéens N° 21, 1982; également l'Eurocentrisme, op cit, chap II sect IV.
(10) X. Gorostiaga, La transicion difficil, Managua 1987.
(11) S. Amin, In favour of a polycentric world JFDA, dossier 69-1989.
(12) S. Amin, La maison commune Europe, IFDA, dossier 73-1989.
(13) Observation étudiée par Alberto Santos (groupe d'études du CEDETIM, Paris) Cf. S. Amin, F. Yachir, La Méditerranée dans le monde, la découverte 1988.
(14) S. Amin, Une autre configuration des relations internationales Ouest-Est-Sud est-elle souhaitable, probable, possible ? Forum de Delphes, Harmattan 1989. L'Europe et les rapports Nord-Sud, l'événement européen, N° 7-1989.
(15) L'Eurocentrisme, chap II sect IV et V.