La montée de l’Afrique et l’agressivité croissante de l’Occident

Table des matières: 
Études marxistes no. 104
Auteur: 
Tony Busselen

Début août 2013, le ministère français de la Défense présentait la troisième version du document Horizons stratégiques. Le but de l’étude était celui-ci : « À partir d’une analyse des tendances globales d’évolution du contexte stratégique, […] identifier leurs conséquences sur le positionnement de la France dans le système international au cours des trois prochaines décennies [131] . »

Sur Internet circule aussi une version finale du projet de stratégie sécuritaire nationale (2013) des États-Unis. Visiblement, il s’agit d’un document de travail visant à actualiser l’actuel document, intitulé « National Security Strategy », figurant depuis 2010 sur le site Internet de la Maison-Blanche [132] .

Les deux documents ont ceci en commun qu’ils partent d’un monde en mutation. Le document français consacre un chapitre complet à « la fin de l’hégémonie occidentale », qu’il qualifie de principale tendance dans le monde. Pour Washington, il est alors clair, une fois de plus, que « les États-Unis doivent se préparer à un monde multipolaire dans lequel tant des alliés que des ennemis pourraient nous défier ».

Les deux documents définissent une voie par laquelle on pourrait résister à cette tendance. Pour les stratèges français, il est certain que, « prenant acte de la diminution progressive de leur puissance relative, les États-Unis, qui devraient recentrer leurs efforts sur la zone Pacifique, demanderont à leurs alliés européens de s’investir davantage dans leur environnement stratégique immédiat » (lisez : l’Afrique, l’Europe de l’Est et le Moyen-Orient). Et « l’interopérabilité des forces sera cruciale entre Européens, et nécessaire avec les Américains ». Pour les stratèges américains, il est donc certain une fois de plus que les États-Unis doivent conserver leur « supériorité militaire, économique et culturelle ». « C’est pourquoi les Américains doivent partir du fait que notre nation est “la première parmi ses pairs”. »

Un bouleversement dans les rapports de force économiques internationaux

« Alors que l’Asie et l’Afrique représenteront près de 80 % de la population mondiale et que les économies des sept principaux pays émergents seront plus de deux fois supérieures à celles des économies du G7 [133] au tournant du siècle, le poids démographique et économique relatif des pays de l’OCDE [134] continuera de décliner (14 % de la population en 2040, 43 % du PIB mondial à l’horizon 2030) », lisons-nous dans Horizons stratégiques.

Ces chiffres se situent dans la ligne de ce qu’avait déjà signalé plus tôt cette année le rapport annuel du programme des Nations unies sur le développement humain (voir graphique).

Graphique 1. Évolution de la part dans la production mondiale (1) du Brésil, de l’Inde et de la Chine et (2) des pays occidentaux

Source : PNUD, Rapport sur le développement humain 2013, p. 15. La production est mesurée en termes de parité de pouvoir d’achat du dollar de 1990.

Les pays du Sud ont pratiquement doublé leur part dans la production mondiale, de 25 % en 1980 à 47 % en 2010. Ces trente dernières années, le commerce entre les pays du Sud est passé de 10 % des échanges mondiaux à 25 %, tandis que le commerce entre les pays du Nord est retombé de 46 % des échanges mondiaux à 30 %. D’ici peu, le commerce Sud-Sud dépassera le commerce Nord-Nord. Le rapport prévoit que cette montée du Sud va se poursuivre et ira même en accélérant au cours du 21e siècle.

« L’Afrique est la deuxième région après l’Asie du Sud où le développement humain progresse le plus rapidement », affirme le rapport. Le revenu par habitant y a augmenté de 5 % par an, soit le double par rapport aux années 90. Entre 2000 et 2012, l’espérance de vie a augmenté de 5,5 ans, passant à 55 ans, alors qu’entre 1990 et 2000, elle avait stagné. Cela s’est passé dans une période où les relations avec les économies émergentes (surtout la Chine) devenaient plus intenses [135] .

Cette évolution donne lieu à des analyses très inquiètes de la part de l’Occident. Ainsi, lors du récent périple d’Obama en Afrique, le journal américain The Global Post titrait : « Obama en Afrique : Chine 1, États-Unis 0 [136]  ». Le journal fait remarquer que le volume du commerce de la Chine avec l’Afrique est passé de 166,3 milliards de dollars en 2011 à 198,5 milliards en 2012. Au cours de cette même année, le volume du commerce des États-Unis avec l’Afrique a baissé, passant de 125,8 milliards de dollars à 99,6 milliards [137] . Le site d’affaires Bloomberg constate avec effroi que la Chine a plus de 150 attachés commerciaux en Afrique, alors que les États-Unis n’en ont que… six [138] .

Le mythe de l’impérialisme chinois

Depuis quelques années, la Chine est le premier partenaire commercial de l’Afrique. Beaucoup y voient la preuve d’un nouvel impérialisme, chinois cette fois, en Afrique. Il est vrai sans doute que la présence croissante en Afrique d’entreprises privées chinoises va de pair avec toutes sortes de formes d’exploitation, comme on peut s’y attendre, par exemple, de la part d’entreprises privées locales fonctionnant selon les principes du marché libre. En outre, il existe des différences culturelles qui provoquent des tensions. Mais les histoires d’achat à grande échelle de terres agricoles, de mainmise à bas prix sur les matières premières et autres ne sont généralement que des mythes, même s’ils ont la peau dure. Une personne s’emploie depuis des années à confronter systématiquement ces mythes à la réalité : Deborah Brautigam, professeur et directrice du programme de développement international de l’université John Hopkins à Washington. Sur son site Internet China in Africa : the real story [139] , elle fait régulièrement un sort à ce genre de légendes. Une visite de son site contribue à dissiper bien des malentendus et autres inventions.

Il est trop facile de taxer d’impérialisme le commerce croissant entre la Chine et l’Afrique. Lénine cite trois caractéristiques quant aux aspects internationaux de l’impérialisme en tant que système : « l’exportation des capitaux, à la différence de l’exportation des marchandises, prend une importance toute particulière » ; « formation d’unions internationales monopolistes de capitalistes se partageant le monde », et « fin du partage territorial du globe entre les plus grandes puissances capitalistes [140]  ».

Lénine fait la distinction entre le commerce (exportation et importation de marchandises) et l’exportation de capitaux. En ce qui concerne le commerce, il convient de signaler l’excédent commercial positif croissant pour l’Afrique. En 2012, l’Afrique exportait pour 113 milliards de dollars vers la Chine et importait pour 85,3 milliards de dollars. Près de la moitié des produits importés de Chine consistent en marchandises utiles pour le développement économique (véhicules, machines, générateurs et autres).

Toutefois, quand nous parlons de base économique de la domination impérialiste, il s’agit d’exportation de capitaux sous forme de prêts ou d’investissements directs à l’étranger conférant à des entreprises transnationales et à des banques un pouvoir direct sur l’économie d’un autre pays. Que l’Afrique se saigne aux quatre veines pour rembourser les dettes qu’elle a contractées avec l’Occident est passablement connu. Cette dette africaine s’est constituée dans les années 70 et 80 du siècle dernier et voilà trois décennies qu’elle est utilisée par le FMI comme prétexte pour imposer à la plupart des gouvernements africains des mesures ultralibérales à l’avantage des entreprises transnationales occidentales. Les nouveaux prêts chinois sont souvent de caractère concessionnel (sans bénéfice à la clef), ou bien ils s’effectuent selon un scénario qui, en fait, équivaut à du troc (du pétrole ou du cuivre en échange de travaux d’infrastructure). La Chine annule aussi régulièrement des dettes, et ce, sans condition. Le FMI, en outre, veille étroitement à ce que les pays africains à dette élevée « ne puissent en aucun cas en contracter de nouvelles ». Bref, sur le plan de l’exportation de capitaux par des prêts, l’Occident tient depuis longtemps l’Afrique dans un étau et quand bien même la Chine le voudrait, elle n’a pas la moindre possibilité, jusqu’à présent, de se muer en candidate impérialiste.

Par l’exportation de capitaux sous forme d’investissements directs à l’étranger, les entreprises transnationales se trouvent avoir des propriétés dans d’autres pays. Et, ici aussi, il s’avère que la Chine se situe toujours à un niveau de loin inférieur à celui de l’Occident.

Fin 2011, la valeur cumulée des investissements en Afrique s’échelonnait ainsi : la France possède 58 milliards de dollars, les États-Unis 57, la Grande-Bretagne 48, la Malaisie 19, l’Afrique du Sud 18, puis viennent seulement la Chine avec 16 milliards et l’Inde avec 14 milliards [141] . Ces proportions sont également maintenues quand on examine les investissements annuels entre 2003 et 2009 [142] . Pour la Chine, l’exportation de capitaux n’est encore que peu développée, si on la compare à l’exportation de marchandises.

Les gouvernements occidentaux sont les défenseurs directs des intérêts des banques et des entreprises transnationales

Au contraire de la Chine, les gouvernements occidentaux interviennent comme défenseurs directs des intérêts de leurs banques et entreprises transnationales en Afrique.

L’ingérence politique et militaire des États-Unis et de l’Europe en Afrique présente un contraste saisissant avec la politique du gouvernement chinois qui s’appuie sur le respect réciproque de la souveraineté, sur la non-ingérence dans les affaires intérieures d’un autre pays, sur l’égalité et sur l’avantage réciproque.

Quand l’Occident bombarde la Libye en tous sens ou renverse le président Gbagbo en Côte d’Ivoire, nous voyons d’importantes délégations d’hommes d’affaires venir ramasser le butin en compagnie de leurs ministres des Affaires étrangères respectifs. Mais même en temps de paix relative, les entreprises transnationales occidentales reçoivent une solide protection sous forme de pressions politiques et diplomatiques et de garanties militaires. Ces activités sont très clairement dévoilées dans le livre Chasseurs de matières premières de Raf Custers qui décortique la façon dont les gouvernements canadien et américain se lancent dans toutes les pressions et ingérences imaginables pour défendre les intérêts de leurs géants miniers respectifs First Quantum et FreeportMcMoran [143] .

Que se passe-t-il quand une banque chinoise fait un important investissement en Afrique ? En 2008, lorsque le gouvernement congolais a osé conclure le fameux contrat avec la Chine qui prévoyait un investissement de 9 milliards de dollars (3 milliards dans l’exploitation minière et deux tranches de 3 milliards pour la pose de routes, la construction d’hôpitaux, d’écoles…) à rembourser avec le cuivre et le cobalt qu’allait produire le projet minier, la chose a déclenché en Occident une tempête de colère et d’indignation. Cette colère et cette indignation se sont traduites par deux années de chantage de la part du FMI avec, comme résultat, la suppression d’une tranche de 3 milliards de dollars et la contrainte pour l’Eximbank chinoise finançant l’investissement de le faire sans la moindre garantie, entièrement à ses propres risques, ce qu’aucune banque capitaliste ne ferait normalement. Bien sûr, cela provoqua un énorme retard dans l’exécution de l’ensemble du projet. Cinq ans plus tard, on n’a encore exécuté que pour 458 millions de dollars de travaux d’infrastructure et on n’a investi que 540 millions de dollars dans le projet minier. Mais pas un seul kilo de cuivre ou de cobalt n’a encore été remis en échange. Quand l’Eximbank chinoise a voulu reprendre comme garantie sur toute l’opération les 32 % de parts du Congo dans le projet minier, cela lui a été refusé et, aujourd’hui, les négociations se poursuivent. De chantage, de menaces ou de pressions militaires, il n’est tout simplement pas question de la part du gouvernement chinois [144] .

Le 21e siècle sera celui de l’émergence de l’Afrique

La modification des rapports de force internationaux fait que les élites africaines osent davantage se dresser contre les anciens maîtres coloniaux. Le président sud-africain Zuma a par exemple déclaré ceci, dans une interview accordée au Financial Times : « Si vous continuez à traiter l’Afrique comme une ancienne colonie, les gens s’adresseront à de nouveaux partenaires qui les traiteront d’une autre façon [145] . »

Après des siècles de trafic d’esclaves, de colonisation, de guerres coloniales, de dictatures néocoloniales, d’ingérence et de coups d’État au service des intérêts occidentaux, les dirigeants africains disposent désormais de la possibilité de choisir des partenaires qui les traitent d’égal à égal. En outre, ils peuvent monter les divers nouveaux partenaires et les anciens maîtres les uns contre les autres afin d’obtenir de meilleures conditions de développement économique de leur pays. Ils ont ainsi l’occasion de reprendre le cours des années 60, à l’époque des grands nationalistes et anticolonialistes africains et de se positionner de façon plus indépendante.

L’ambassadeur de la République démocratique du Congo à Bruxelles, Henri Mova Sakanyi, qui est en même temps un brillant universitaire et un professeur en relations internationales, écrit à propos de la coopération sino-africaine : « L’Afrique possède 30 % des réserves de matières premières […]. Le continent offre un énorme potentiel en sources d’énergie renouvelables. La production agricole de l’Afrique représente 66 % du cacao, 40 % de l’huile de palme, etc. » Sakanyi conclut en disant que « le 21e siècle sera celui de l’émergence de l’Afrique [146]  ».

Une agressivité croissante de l’Occident en guise de réponse

Actuellement, la domination occidentale est remise en question par la tendance au développement souverain dans le Sud, que soutiennent également les économies émergentes. Mais cela constitue un danger direct pour l’impérialisme en tant que système et l’Occident y répond par une agressivité militaire croissante.

Dans le document du ministère français de la Défense, Horizons stratégiques, nous lisons que non seulement le régionalisme, le tribalisme ou le radicalisme religieux sont autant de problèmes auxquels l’armée française sera confrontée dans les prochaines décennies, mais également que « les sentiments nationalistes et/ou panafricains pourraient se développer, parfois au détriment des intérêts occidentaux ». Autre menace inquiétante : « L’amoindrissement de la part relative de l’Europe en tant que principal fournisseur d’aide publique au développement est susceptible d’affecter le tropisme européen des pays d’Afrique subsaharienne au profit des puissances émergentes majeures. » Les stratèges français prévoient encore toute une série de guerres en Afrique : « La rupture du tabou de l’intangibilité des frontières pourrait avoir des effets en cascade sur l’ensemble du continent, voire au-delà. » De là, la nécessité des interventions militaires occidentales « résultant de l’incapacité des États à contrôler leur territoire, la multiplication des “zones grises”, concentrant groupes criminels et groupes rebelles, pourrait nécessiter des interventions occidentales ». Conclusion : « L’Afrique restera une zone de convoitises et de confrontations potentielles et une zone stratégique prioritaire pour la France [147] . »

La version 2013 du document National Security Strategy des États-Unis le répète de façon laconique : « Le glissement du centre de gravité géopolitique de l’ouest vers l’est requerra une réduction très sensible du personnel militaire en Europe pour cantonner davantage de troupes en Asie et en Afrique. »

Africom : « L’Afrique, champ de bataille du futur »

En 2007, outre les cinq grands centres de commandement existants depuis lesquels sont dirigées les interventions de l’armée américaine dans le monde entier, un sixième centre de commandement a été fondé sous l’appellation de l’Africom. Il s’agissait de la principale réforme de la structure de commandement de l’armée américaine depuis la Seconde Guerre mondiale. Le but est de diriger et de coordonner toutes les opérations et activités de l’armée américaine en Afrique.

Depuis lors, la présence en Afrique des troupes américaines s’intensifie imperceptiblement, mais très rapidement, par toute sorte d’opérations sécuritaires, de programmes d’entraînement et d’exercices, le tout à l’échelle réduite. Nick Turse, rédacteur en chef du site Internet TomDispatch.com, qui fournit avec une grande minutie des informations sur l’armée américaine, a publié une carte en même temps qu’un aperçu de la mise en place d’un impressionnant réseau de présence militaire américaine sur le continent africain [148] .

Présence militaire américaine en Afrique

 Turse complète cette carte à l’aide de deux autres éléments. Il parle d’abord d’un réseau logistique qui doit relier entre elles les petites et grandes installations de l’armée américaine (points indiqués par un □ sur la carte) en vue de l’acheminement de nourriture, de carburant et de matériel et autre équipement destinés aux troupes américaines. Faisant allusion à Marco Polo, le lieutenant-colonel Corrick, de l’unité logistique de l’armée américaine, a dit qu’il s’agissait de « la nouvelle route des épices pour l’Afrique » et a ajouté que ce réseau ne cessait de se développer et qu’il allait « finalement s’étendre dans toute l’Afrique ». [149]

Ensuite, Turse mentionne également toute une série de hubs logistiques à la périphérie de l’Afrique : en Espagne, en Grèce, en Sicile. Il renseigne en même temps des projets d’investissement dans des bases militaires existantes à partir desquelles, dans le futur, l’Africom pourra lancer en Afrique des opérations militaires de plus grande envergure. Il en est ainsi de l’installation de la base militaire aérienne de Caserna Del Din, dans le nord de l’Italie (310 millions de dollars). On peut citer encore la grande base militaire de Camp Lemonnier, à Djibouti, en service depuis 2001 ; aujourd’hui, 4 000 soldats américains y sont déjà stationnés. Entre 2013 et 2017, l’Africom prévoit des investissements pour la somme de 400 millions de dollars, dont 150 millions pour des logements censés héberger plus de troupes encore.

Turse fait enfin remarquer que la carte des activités de l’Africom fait penser à « un champ complètement recouvert de champignons après une averse ». En peu de temps, de façon quasi imperceptible, l’armée américaine s’est insinuée en Afrique. Turse cite le lieutenant-colonel Beaurpere : « Une présence ouverte directe des troupes américaines sur le continent africain peut provoquer la consternation chez nos partenaires qui sont fiers de leur indépendance acquise et qui entendent défendre leur sécurité de façon autonome. » Le général Rodriguez, à la tête de l’Africom depuis octobre 2012, approuve : « L’histoire des nations africaines, le colonialisme, tout cela nous montre que nous devons intervenir en ne laissant qu’une empreinte légère. »

Les stratèges militaires américains ont pris conscience de la profondeur de l’anticolonialisme. Non seulement au sein de la population africaine, mais aussi chez leurs partenaires, c’est-à-dire chez les dirigeants africains avec qui ils concluent des accords. Pour l’instant, ils s’y prennent donc de façon très tactique. « De façon discrète, le Pentagone et l’Africom sont occupés à transformer l’Afrique en champ de bataille du futur », conclut Turse.

La France aussi est de la partie

Depuis plusieurs décennies déjà, la France avait des bases à Djibouti (1 900 hommes), au Gabon (900) et au Sénégal (350). Ces dernières décennies, l’armée française a toutefois intensifié sa présence militaire dans des pays comme la Côte d’Ivoire (450), le Mali (1 000 dès janvier 2014), le Tchad (950) et la République centrafricaine (200) [150] . Enfin, des troupes françaises sont discrètement présentes aussi dans des pays comme le Burkina Faso (nombre des effectifs inconnu) [151] et au Cameroun (500) [152] . L’accroissement constant des effectifs a eu lieu pendant et directement après les récentes opérations de guerre en Côte d’Ivoire, au Mali, au Tchad et en République centrafricaine. Ces dernières décennies, l’armée malienne, à l’instar des autres armées de l’Afrique occidentale, a bénéficié de toute sorte de programmes d’entraînement. Lors d’une interview, le général français Bruno Clément-Bollée, responsable du programme de formation de l’armée malienne, en a fait l’énumération : Flintlock, Acri, Acot, Recamp et maintenant EUTM (l’actuelle mission de l’Union européenne pour la formation de l’armée malienne). L’intervieweur lui pose alors la question : « Au vu de l’effondrement de l’armée malienne l’année dernière, on a le sentiment que tous ces programmes ont échoué. Pourquoi le programme EUTM pourrait-il réussir ? » Le général de répondre : « Régulièrement, on nous pose la question de savoir pourquoi, malgré cette aide que nous apportons depuis une cinquantaine d’années, ces outils de sécurité et de défense de temps en temps s’effondrent. La souveraineté des pays peut expliquer pas mal de choses. En particulier, la souveraineté des pays en matière de gestion des ressources humaines : qu’est-ce qu’on fait des chefs ? Qui sont les chefs ? »

En d’autres termes, les nations africaines doivent renoncer à leur souveraineté et placer leur appareil militaire sous tutelle occidentale. Les généraux français doivent pouvoir décider quels généraux seront placés à la tête des armées de l’Afrique occidentale.

Le débat au sein de la gauche

Le continent africain va changer rapidement au cours des prochaines décennies. Les gouvernements occidentaux s’y montreront de plus de plus en plus agressifs. Les stratèges de l’Africom ont développé une approche tactique de l’implantation militaire qui tient compte des sentiments anticoloniaux profondément enracinés et de la volonté d’indépendance qui habitent le peuple africain et un grand nombre de ses dirigeants politiques. Mais, au sein de la gauche, nombreux sont ceux qui, depuis quelques décennies, ne prennent plus cet aspect fondamental au sérieux. Trop souvent, on réagit à court terme et instinctivement aux crises humanitaires et aux situations déplorables. Cela se traduit par la vision d’un Occident humanitaire et éclairé face aux dirigeants africains barbares et corrompus. Cette perception nous rend aveugles à la vie politique réelle sur le continent et aux objectifs et enjeux réels de la politique des gouvernements occidentaux en Afrique. « Être critique à l’égard de nos gouvernements » se traduit souvent par des exigences en faveur d’une intervention encore accrue de l’Occident contre les dirigeants africains.

Considérer l’Afrique sous l’angle de la lutte pour son indépendance et de sa propre histoire fournit un tout autre regard.

En Amérique latine, la gauche peut se targuer de deux siècles d’expérience dans la résistance politique qui a débuté avec Bolívar, Toussaint Louverture, José Martí… Les Bolívar et Martí de l’Afrique s’appellent Kwame Nkrumah, Patrice Lumumba, Um Nyobé… Ce n’est que cent cinquante ans après Bolívar qu’ils ont obtenu leurs premières grandes victoires contre la domination occidentale en Afrique [153] . Dans les années 60 et 70, les anciennes puissances coloniales ainsi que les États-Unis ont utilisé leur manque d’expérience politique et organisationnelle pour en éliminer la plupart, souvent par assassinat ou coup d’État.

Après les défaites de cette première génération de dirigeants africains qui avaient arraché l’indépendance, s’est constituée, avec le soutien et la protection de l’Occident, une bourgeoisie compradore [154] . Cette bourgeoisie s’appuie sur tous les éléments féodaux réactionnaires possibles de la société africaine. Avec l’irrationalisme, le régionalisme, le tribalisme, on essaie de se rallier toute une partie de la population dans la lutte pour le pouvoir. L’individualisme s’exprime dans le combat des chefs, dans lequel les intrigues sont considérées comme des méthodes politiques normales.

De plus, la division au sein du mouvement communiste international et les interprétations superficielles du marxisme dans les années 1960-1990 ont provoqué la confusion et les excès au sein du mouvement révolutionnaire de gauche en Afrique. Un mouvement comme l’Unita de Savimbi ne rechignait pas à s’engager dans un front avec la CIA et le régime de l’apartheid pour combattre, au nom du « marxisme-léninisme », le prétendu « social-impérialisme » de l’Union soviétique de l’époque [155] . Durant la guerre froide, d’autres, comme l’actuel président du Congo-Brazzaville, Sassou, ou l’ancien président de l’Éthiopie, Menghistu, ont opté de façon opportuniste pour Moscou et ont installé des régimes qu’ils ont qualifiés de marxistes, mais qui ne l’étaient pas du tout. Toutefois, il y eut dans la lutte de libération en Angola et dans la lutte contre le régime de l’apartheid une très importante contribution de Cuba qui allait exercer une influence positive durable [156] .

Cela, c’est le contexte dans lequel l’Afrique d’aujourd’hui, dans une situation mondiale en rapide évolution, veut suivre l’exemple des pays émergents comme la Chine, l’Inde et le Brésil. L’aspiration à l’indépendance et au progrès demeure très enracinée aussi bien chez les Africains dans leur ensemble que chez bon nombre de leurs dirigeants. Mais le continent est également confronté à une ingérence et des interventions de plus en plus agressives des États-Unis et des gouvernements européens.

Chaque fois, la bourgeoisie compradore en ressort renforcée. Nous le voyons clairement après les interventions occidentales au Sud-Soudan, en Somalie, en Libye, au Mali, en Côte d’Ivoire, au Rwanda et au Burundi. Washington tente toujours d’imposer des « solutions politiques » qui confortent les dissensions ethniques et religieuses. L’impérialisme américain essaie également de scinder les grands États africains en unités plus petites, prétendument plus homogènes sur le plan ethnique, comme au Soudan (ce qui a réussi avec la sécession du Sud-Soudan) et en République démocratique du Congo (par le soutien à l’agression rwandaise dans l’est du Congo).

Dans toute cette confusion idéologique, certains opposants aux gouvernements nationalistes recourent très facilement à un langage aux accents marxistes et dénoncent les dirigeants nationalistes africains comme traîtres, parce qu’ils « n’agissent pas comme l’aurait fait un Chávez » [157] .

Mais les pays de l’Afrique australe, unis au sein du SADC, parviennent à se positionner indépendamment comme un bloc. Dans ces pays, on ne trouve pas de base ou d’implantation de l’armée américaine. Le président sud-africain Zuma a pris la direction de l’opposition à la guerre en Libye. Après l’échec de la tentative de médiation en Libye, le SADC a combattu avec succès pour la direction de l’Union africaine dans le but de consolider à nouveau l’unité panafricaine.

Au cours des dernières années, les présidents de l’Angola, de l’Afrique du Sud et de la République démocratique du Congo ont décidé de bâtir une solide alliance politique, militaire et économique. Cela aussi va directement à l’encontre des recettes prônées par les États-Unis et l’Europe. Un élément déterminant ici aussi, c’est le fait que dans le vaste Congo, situé au centre de l’Afrique, Joseph Kabila continue à défendre l’unité du pays et qu’il parvient même à proposer un début de relance économique, en dépit de douze longues années de guerre, de violentes agressions politiques et de pressions diplomatiques permanentes. Rappelons que c’est seulement après deux mois et demi de pouvoir que Lumumba avait été éliminé. Laurent Kabila, lui, n’a pu garder le pouvoir que pendant trois ans et huit mois.

Dans la Corne de l’Afrique, il y a beaucoup de résistance à l’ingérence occidentale. L’Érythrée y bâtit avec opiniâtreté un État et une société qui ne s’appuient que sur leurs propres forces.

Ces dernières années, les partis de gauche et marxistes des quatre coins du continent se sont réunis au sein du Forum du réseau de la Gauche africaine et ils publient leurs déclarations communes sur leur site Internet www.alnef.org.za.

Naturellement, cette Afrique en résistance fait l’objet d’un débat. L’idéal dominant aujourd’hui chez les dirigeants nationalistes africains, rejoindre les économies émergentes, offre à court terme une alternative au consensus de Washington qui est imposé par le FMI depuis plusieurs décennies déjà. Cet idéal donne également un solide coup de pouce à l’aspiration à une indépendance et un progrès réels. Mais il a ses limites : les défis en Afrique, tout comme dans l’ensemble du Sud, ne peuvent être affrontés à long terme en appliquant les principes du marché libre qui constituent précisément le noyau de la politique économique des économies émergentes [158] .

On peut également se demander si certains dirigeants nationalistes africains ne scellent pas parfois trop de compromis, se demander pourquoi ils n’insufflent pas plus d’énergie dans l’organisation d’un véritable mouvement populaire qui pourrait porter encore mieux leur projet, ou pourquoi certains mouvements politiques et syndicaux de gauche ne parviennent pas à avoir un impact décisif sur la vie politique. Mais ce débat n’a vraiment de sens que si l’on se positionne dans le camp de la vraie opposition à l’agressivité croissante des États-Unis et de l’Union européenne en tirant des enseignements de la lutte pour l’indépendance de l’Afrique.

Tony Busselen (tony.busselen at gmail.com) est l’auteur de Une histoire populaire du Congo, Aden, 2010. Il est membre du Département international du Parti du Travail de Belgique.


[131] Délégation aux affaires stratégiques, Horizons stratégiques, ministère de la Défense, 5 août 2013.

[132] University of Texas, Austin, National Security Strategy 2013.

[133] Le G7 réunit les pays suivants : États-Unis d’Amérique, Royaume-Uni, France, Allemagne, Japon, Canada et Italie.

[134] Trente-quatre des pays les plus industrialisés sont membres de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE).

[135] PNUD, Rapport sur le développement humain 2013. L’essor du Sud : le progrès humain dans un monde diversifié.

[136] Erin Conway-Smith, « Obama in Africa : China 1, US 0 », The Global Post, 1er juillet 2013.

[137] Ibid.

[138] « Obama’s Opportunity to Improve US Investment in Africa », Bloomberg, 7 juillet 2013.

[140] Lénine, L’impérialisme, stade suprême du capitalisme [1916], chap. 7, Œuvres, t. 22, p. 287.

[141] Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (UN Conference on Trade and Development, UNCTAD), The Rise of BRICS FDI and Africa, 25 mars 2013.

[142] « Resources for Infrastructure: China’s Role in Africa’s New Business Landscape », The China Analyst, septembre 2011. Le deuxième graphique indique les investissements directs par année.

[143] Raf Custers, Chasseurs de matières premières, Investig’action et Couleur Livres, 2013, chapitre 7.

[144] Johanna Jannson, « The Sicomines Agreement revisited: Prudent Chinese Banks and Risk-taking Chinese Companies », Review of African Political Economy, Roskilde University, Danemark, 1er mars 2013, p. 157.

[145] Jacob Zuma, « Zuma warns West’s colonial “corporates” », The Financial Times, 3 mars 2013.

[146] Henri Mova Sakanyi, « La Chine en Afrique : Grammaire d’un basculement géopolitique », Dounia no 3, septembre 2010, pp. 117-118.

[147]  Horizons stratégiques, ministère de la Défense, 5 août 2013, pp. 212-214.

[148] Nick Turse, « Africom’s Gigantic “Small Footprint” », TomDispatch.com, 5 septembre 2013. La carte reproduite ici a été réalisée par Steven Struyf sur base de celle de Turse.

[149] Nick Turse, « The Nature of the US Military Presence in Africa », TomDispatch.com, 26 juillet 2012.

[150] Ministère français de la Défense, Opérations et Forces prépositionnées. Les chiffres ont été notés le 25 septembre 2013.

[151] « Au Burkina l’armée française se fait discrète », Jeune Afrique, 16 mai 2012.

[152] « L’armée française fait la police au Cameroun ! », Le Messager, 26 août 2013.

[153] Ludo Martens, Che Guevara : Le Congo et l’Afrique, Kinshasa, 23 avril 2005.

[154] La bourgeoisie compradore est une bourgeoisie qui tire sa richesse de sa situation intermédiaire entre, d’une part, les entreprises coloniales et néocoloniales de l’impérialisme et, d’autre part, le gouvernement, l’État et l’économie d’un pays. Au contraire de la bourgeoisie nationale, elle vit en parasite sur ses positions dans l’appareil de l’État et elle n’a pas de réelle contribution productive à l’économie locale.

[155] Ludo Martens, La politique de Léonid Brejnev et la théorie du « social-impérialisme », 30 avril 2000, pp. 16-17.

[156] Voir Jihan El Tahri, Cuba, une odyssée africaine, reportage, coproduction d’ARTE France, Temps noir, Big Sister, ITVS, BBC, 2007.

[157] Mbelu Babanya Kabudi, Un leadership collectif, responsable et visionnaire pour la RDC, www.ingeta.com, 8 avril 2013. Le même Mbelu renvoie régulièrement à Chávez, Michel Collon et Stiglitz. Mais il a écrit en même temps un éloge d’Honoré Ngbanda, chef de la sécurité de Mobutu et a énuméré une dizaine de mobutistes éminents susceptibles, selon lui, de faire partie d’une direction collective qui pourrait s’inspirer de Chávez en guise d’alternative au président Kabila.

[158] Parti communiste de l’Afrique du Sud (SACP), The South African Road to socialism : 13th Congress Political Program of the SCAP 2012-2017, chap. 2 Why Socialism ?, juillet 2012. Voir aussi Samir Amin, « La montée en puissance des pays émergents du Sud face aux défis de la mondialisation contemporaine », Études marxistes, no 99, juillet-septembre 2012.